Au début étaient la pierre, le
bois, l'argile, le métal, le papyrus et finalement le papier. Des
supports pour lesquels fonds et forme sont inextricablement mêlés.
Séparer la lettrine de son enluminure ? Imaginer le Talmud sans son
formatage si spécial permettant les commentaires ? Impossible ! Pire,
les éléments de forme étaient fortement dépendants du support : la
typographie ronde était difficile sur pierre et impossible dans
l’écorce de bois, les barres supérieures de certaines graphies étaient
là pour aider l’alignement.
La révolution technologique a
non seulement séparé fonds et forme dès la naissance du télégramme,
mais elle a également séparé fonds et format, les lettres et chiffres
n’étant plus des lettres et chiffres mais des signaux morse transitant
dans un fil métallique. Le Web, cette nouvelle révolution dont seuls
nos descendants mesureront à sa juste valeur la portée, va encore plus
loin et officialise enfin ce vieux leitmotiv des fanatiques de la
documentation structurée : contenu et présentation sont deux notions
quasi orthogonales. Un contenu donné peut être présenté de plusieurs
manières différentes, une présentation peut être commune à plusieurs
contenus sans rapport entre eux.
Lorsque le Web nait au CERN
entre 1989 et 1991 sous l’impulsion de Tim Berners-Lee, rien de tout
cela n’existe encore. Chaque élément de la lingua franca du Web, le
langage HTML, véhicule intrinsèquement sa propre présentation et
styler un contenu n’est pas encore une idée en vogue. On est encore
bien loin de ce qu’offre la PAO…
C’est là qu’interviennent Håkon
Lie, un norvégien qui travailla au CERN avec Tim Berners-Lee et fût
l’un des premiers employés du World Wide Web Consortium, et Bert Bos,
un néerlandais étudiant à l’Université de Groningen. Extrayant la
substantifique moelle des technologies de style documentaire
existantes et comprenant que le style peut se décliner en styles
voulus par l’auteur du document, styles par défaut de l’outil de
visualisation et enfin styles imposés par le lecteur, ils ont élaboré
de 1993 à 1995 le concept de Feuilles de Styles en Cascade (CSS).
Les débuts furent difficiles.
Les éditeurs de navigateurs Web se livraient une guerre acharnée et
une solution standard, interopérable et surtout exigeant des
changements fondamentaux dans leur code n’était pas nécessairement
bienvenue. Il fallut donc attendre un très grand virage sur l’aile,
celui de Microsoft vers l’Internet et le Web, pour voir enfin les CSS
implémentées de façon sérieuse et extensive dans un navigateur Web. A
titre de rappel, le premier navigateur à proposer le support intégral
des CSS 1 fut Microsoft Internet Explorer pour Macintosh…
Netscape finit par abandonner son idée de styles fondés sur du code
JavaScript (JSSS) et bascula vers les CSS. L’heure du succès était
venue et la seconde mouture du standard, les CSS 2, s’aventura dans
des champs encore inexplorés sur le Web : les polices de caractères
téléchargeables, l’impression, le positionnement fin, et encore
beaucoup d’autres nouveautés.
Mais les hommes n’étant
finalement que des hommes, CSS 2 alla trop loin pour eux et
l’implémentation des CSS 2 dans les navigateurs ne fut jamais à la
hauteur des espoirs initiés par la spécification elle-même. Certaines
fonctionnalités étaient sous-spécifiées, certaines autres posaient
problème, certaines étaient même tout simplement inimplémentables en
l’état de l’art ou de la spécification…
Le World Wide Web Consortium
(W3C) s’attacha donc à la révision des CSS 2 en même temps qu’il
planchait sur la future mouture, CSS 3. Cela prit un certain temps,
voire un temps certain. Malgré une certaine exaspération toute
légitime du côté des éditeurs Web, cela eut un effet très positif en
laissant aux éditeurs de navigateurs le temps de profiter de
nombreuses améliorations hardware et software. Un navigateur Web de
2010 n’a plus rien à voir avec un navigateur Web de 2000, même si
l’usager ne s’en rend pas toujours compte.
Aujourd’hui, CSS 2.1 est enfin
en phase finale de standardisation. Les CSS 3 ne sont pas un rêve
éthéré mais une réalité déjà utilisable dans tous les navigateurs du
marché. Tous ? Oui, tous, y compris Internet Explorer 9.
Non seulement plus personne ne
conteste le modèle et l’utilité des CSS, mais plus personne ne
conteste plus non plus leur légitimité en tant que langage unique de
Feuilles de Styles sur le Web. Les fonctions de formatage simples des
CSS 1 ont été grandement étoffées, et les dégradés de couleurs, les
transformations géométriques, le colonage, les polices de caractères
téléchargeables, ou encore le texte vertical et l’internationalisation
promettent de servir des sites Web encore plus modernes, plus
réactifs, plus conformes aux standards, plus aisés à réaliser ou
maintenir et tout simplement plus beaux à encore plus d’internautes
dans le monde, sur ordinateur ou sur mobile.
Que vous soyez l’éditeur d’un
grand site de presse ou celui d’un petit blog, la conception de votre
site passe immanquablement par les CSS. Et continuera encore plus à
l’avenir à passer par les CSS… Car l’histoire ne s’arrête pas là : le
Groupe de Travail standardisant les CSS au W3C continue à avancer, à
répondre de mieux en mieux aux demandes des Web Designers ou même des
typographes. La convergence entre le Web et les autres métiers du
design documentaire est en marche : grilles de design, modèle flexible
de présentation, etc. Vous allez adorer ça autant que nous aimons le
standardiser et l’implémenter.
Le livre de Raphaël Goetter est
donc pour tout auteur de site ou rédacteur d’une newsletter à envoyer
par mail un must qui lui permettra non seulement de tirer parti des
nouvelles technologies du Web (CSS 2.1 et 3, HTML 5) mais également
d’éviter les chausse-trapes.
Entre le hêtre (*bōkz en
proto-germanique) et l’e-book, le mot n’a que peu varié. Et la
maîtrise du second requiert toujours la lecture du premier. Bonne
lecture, donc !
Daniel Glazman
W3C CSS Working Group, Co-chairman