Elle se meurt
By glazou on Monday 27 September 2004, 17:05 - General - Permalink
C'est une belle colline dont je connais le moindre recoin. Pas un centimètre carré, pas une motte de mousse, pas un bosquet dont je ne sache les secrets. Je sais précisément où le danger guette, et où les cèpes poussent. Je sais où l'humidité persiste et où elle séchera trop pour les girolles. Je sais reconnaître ce bruit bizarre, ce feulement venu de loin, qui va amener le cerf, les biches et les faons à grimper la colline à toute vitesse pour la redescendre aussi vite de l'autre côté, toujours sur la même sente depuis des années. Je sais voir les traces de leur passage, entendre les signes de leur arrivée. Ils me saluent, en vieux visiteur régulier. Cette colline, c'est la mienne. J'y suis chez moi depuis que je sais marcher.
Oh certes, elle a pas mal souffert de la tempête de 1999. Le soleil touche le sol en deux gros endroits de plus qu'auparavant, et la géographie des arbres morts a du être un peu revue. Certes la colline a été un peu violée par les engins de chantiers qui ont enlevé les arbres arrachés de 1999.
Mais la nature a presque toujours le dessus, et tant que le seul outrage que la colline subissait était ma cueillette annuelle de cèpes et girolles, ça allait.
Mais là, ça ne va plus. Les bouleaux sont tous morts. Je dis bien tous. Ils ont commencé par perdre leur feuilles du haut, puis le tronc a cassé, comme pourri, à environ 50 centimètres du sol. Des troncs au sol, il ne reste rapidement plus que des petits morceaux, étrangement ignorés par les xylophages. L'écorce de bouleau est encore intacte, comme des squames de géant. Autour de ces troncs, peu de champignons, vraiment trop peu. Et c'est pareil à des kilomètres à la ronde.
Pire, certains pins commencent apparemment à subit le même sort. Je suis très inquiet pour ce petit bout de forêt de Fontainebleau, on dirait bien qu'une maladie va y faire crever, lentement, tous les arbres. Pour l'instant, les chênes résistent, mais combien de temps ?
Ma colline se meurt. J'y ai déjà trouvé des pointes de flèches en silex et des restes d'os fossilisés. L'Homme marche sur ma colline depuis si longtemps qu'on ne sait quelle langue ces hommes-là parlaient. Ma colline mérite de survivre. Il faut qu'elle apprenne à mes enfants les cèpes et les girolles. Qu'elle soit leur colline après avoir été la mienne.
Ma colline se meurt.

Comments
Ce ne serait pas les effets retard de la canicule de 2003 ? J'avais lu et entendu que les conséquences des chaleurs pouvaient se faire sentir plus tard, maintenant en fait.

Sinon moi à Fontainebleau je trouvais plus souvent des cartouches et des restes de grenades à plâtres, on doit pas fréquenter les mêmes endroits.
C'est un très beau texte ! Bravo pour tout ce qui y est dit. Ça donne envie d'aller la voir, cette colline, et de se bouger pour qu'elle accueil encore la vie pendant des années !
Pollution ?
Une colline victime de quelques millions de voisins proches qui aiment se déplacer librement, de quelques dizaines de millions de voisins plus lointains qui veulent avoir chaud l'hiver et frais l'été...
Dans ce texte, ce qui me dérange, c'est 'ma' colline.
Peut-être qu'elle ira mieux quand les hommes auront compris que, sur le dos du chien, seules les puces psychotiques disent "mon oreille", "mon coin sympa à moi à l'est de l'omoplate".
L'inra a publié il n'y a pas longtemps une étude prospective sur les changements de populations sylvestres, faudrait peut-être planter du pin d'Alep.
Elle est à combien de mètres au dessus de la mer, cette colline ? Parce que le rythme de fonte des glaciers en Antarctique pourrait aussi la rogner par le bas.
Cela n'a rien à voir avec la canicule, le processus a commencé doucement vers 97-98, plus intensément en 2000-2001, et le bouleau se fait maintenant rare dans certains coins de la forêt de 'bleau.
A 400km de la même constat : les bouleaux crèvent les uns après les autres . Face à ma fenêtre ils étaient trois. Le premier nous a quitté au printemps, le second cet été, le dernier cette semaine.
"Ils ont commencé par perdre leur feuilles du haut, puis le tronc a cassé, comme pourri, à environ 50 centimètres du sol." : Je pensais aussi à une maladie, mais la raison est peut-être bien plus globale...
Conséquences de la canicule ?
Quoi qu'il en soit, ces lieux sont maintenant tristes et désolés.
Tiens, c'est vrai ça...moi aussi dans le centre ville de lyon j'avais un bouleau dans le jardin juste devant ma fenêtre, il est mort il y a quelques mois, on l'a abattu cet été. C'est troublant. Très beau texte en tout cas.
Et pendant ce temps-là, mon érable pousse comme pas permis ! C'est le plus grand arbre du quartier, il passe au dessus du terrain voisin et je dois sans arrêt l'élaguer... Le climat est de plus en plus approprié à ce genre d'arbre !