C'est une belle colline dont je connais le moindre recoin. Pas un centimètre carré, pas une motte de mousse, pas un bosquet dont je ne sache les secrets. Je sais précisément où le danger guette, et où les cèpes poussent. Je sais où l'humidité persiste et où elle séchera trop pour les girolles. Je sais reconnaître ce bruit bizarre, ce feulement venu de loin, qui va amener le cerf, les biches et les faons à grimper la colline à toute vitesse pour la redescendre aussi vite de l'autre côté, toujours sur la même sente depuis des années. Je sais voir les traces de leur passage, entendre les signes de leur arrivée. Ils me saluent, en vieux visiteur régulier. Cette colline, c'est la mienne. J'y suis chez moi depuis que je sais marcher.

Oh certes, elle a pas mal souffert de la tempête de 1999. Le soleil touche le sol en deux gros endroits de plus qu'auparavant, et la géographie des arbres morts a du être un peu revue. Certes la colline a été un peu violée par les engins de chantiers qui ont enlevé les arbres arrachés de 1999.

Mais la nature a presque toujours le dessus, et tant que le seul outrage que la colline subissait était ma cueillette annuelle de cèpes et girolles, ça allait.

Mais là, ça ne va plus. Les bouleaux sont tous morts. Je dis bien tous. Ils ont commencé par perdre leur feuilles du haut, puis le tronc a cassé, comme pourri, à environ 50 centimètres du sol. Des troncs au sol, il ne reste rapidement plus que des petits morceaux, étrangement ignorés par les xylophages. L'écorce de bouleau est encore intacte, comme des squames de géant. Autour de ces troncs, peu de champignons, vraiment trop peu. Et c'est pareil à des kilomètres à la ronde.

Pire, certains pins commencent apparemment à subit le même sort. Je suis très inquiet pour ce petit bout de forêt de Fontainebleau, on dirait bien qu'une maladie va y faire crever, lentement, tous les arbres. Pour l'instant, les chênes résistent, mais combien de temps ?

Ma colline se meurt. J'y ai déjà trouvé des pointes de flèches en silex et des restes d'os fossilisés. L'Homme marche sur ma colline depuis si longtemps qu'on ne sait quelle langue ces hommes-là parlaient. Ma colline mérite de survivre. Il faut qu'elle apprenne à mes enfants les cèpes et les girolles. Qu'elle soit leur colline après avoir été la mienne.

Ma colline se meurt.