J'étais ce matin en voiture en direction de mon bureau quand France Info m'a fait dresser l'oreille pour une interview d'Eric Boustouller, le PDG de Microsoft France. Sa voix est jeune, pas trop pêteuse, et il manie la langue de bois presqu'à la perfection ; je veux dire qu'il sait assez bien répondre à côté de votre question. Ceci dit, quelques-unes de ses déclarations me restent un peu en travers du conduit auditif :

  • la première question fut à propos du litige avec la Commission Européenne. Boustouller a alors répondu que trois choses comptent pour Microsoft, dans cet ordre:

    1. la satisfaction de l'usager
    2. le respect de la concurrence
    3. le respect des règlements

    Il a immédiatement ajouté derrière qu'un élément encore plus important pour eux était le souci constant de l'innovation. Je ne peux que m'indigner face à de tels propos. Tout d'abord, je ne voie absolument pas en quoi la décision européenne bloque l'innovation technique. Deuxio, je suis vraiment scié de lire que Microsoft place le respect de la Loi seulement en troisième position. Quant au respect de la concurrence, on sait ce qu'il en est puisque la Commission attaque Microsoft justement pour abus de position dominante, donc pour usage de méthodes monopolistiques pour déstabiliser et finalement tuer sa concurrence. Depuis le procès Netscape-Microsoft, il me semble que l'on sait comment Microsoft respecte sa concurrence...

  • ensuite le journaliste a parlé du logiciel libre et a cité la Mairie de Paris qui a-failli-mais-finalement-non laisser tomber Microsoft pour le 100% libre. On parle d'une ristourne de 60% pour la Mairie pour conserver ce marché. Boustouller a fait des tonnes pour ne pas confirmer ce chiffre et a répondu que si Microsoft avait conservé la Mairie de Paris, c'était en raison de leur offre qui était la plus appropriée pour, je cite, répondre au besoin d'interopérabilité, fin de citation. Quelle vaste blague ! Microsoft est surtout intéropérable  avec les virus et les trous de sécurité que Microsoft ne combat pas assez !!! Bâtir ses services sur base Microsoft, c'est la garantie de devoir rebooter ses machines toutes les nuits pour pallier la nullité du GC de Windows, et la garantie d'un TCO largement supérieur à celui des solutions libres, contrairement à ce que des "instituts indépendants" peuvent dire. Dans une autre vie professionnelle et dans mon équipe (LaurentP se reconnaîtra), on avait bâti un système de transfert de TRES gros fichiers par http avec un repository central et une péremption. Immensément utile aux chercheurs pour l'échange de données de calcul et aux sysadmin pour le transfert de boîtes aux lettres Notes (pour la petite histoire, Netscape avait un système équivalent appelé mammoth IIRC). On avait bâti ça sur une machine du marché tarif EDF à, je me rappelle précisément, 6400 Francs sous Linux. Jamais besoin de rebooter, ni de relancer. Fiabilité extrême, increvable et sûr. Sous Windows, cela aurait considérablement plus pénible et plus hasardeux. Il aurait fallu mettre en place un vrai support.

  • Pour finir, le lancement à Orsay d'un centre de recherches commun entre Microsoft et l'INRIA a été évoqué. Comme précédemment, Boustouller a refusé de confirmer le chiffre de 10 millions d'euros, il a décidément des pudeurs complètement ridicules. Il a ensuite précisé plusieurs fois que le résultat des recherches serait libre, à la fois sous forme de publications et sous formes de briques logicielles libres (je cite précisément ses propos ici). Comme peut faire dire tout et son contraire au mot libre, j'aimerais bien avoir de la part de Microsoft France des éclaircissements sur la license qui accompagnera ces logiciels et le copyright qui agrémentera les articles. Il reste que cette alliance me semble absolument contre-nature, et ne devoir son existence qu'à un nouveau grand marchandage entre la firme de l'homme le plus riche du monde, celui que l'on reçoit comme un Chef d'Etat, et un état dont les finances ne vont pas bien et qui ne peut facher Microsoft. Il y aurait un grand marchandage derrière tout cela que cela ne m'étonnerait pas du tout. Du genre, nous donnons du boulot à entre 30 et 60 de vos chercheurs et en échange vous vous taisez quand le sujet Microsoft sera évoqué au niveau européen. Surtout ne pensez pas que je délire... Je me souviens parfaitement d'un "si la part de marché d'IBM dans les administrations ne reprend pas un niveau plus favorable, nous allons devoir fermer l'usine de La Gaude". Ce type de tractation - je n'ai pas utilisé le mot chantage ah tiens si - est monnaie courante.

  • Une petite seconde d'évocation de la sortie de la nouvelle mouture de Mac OS X qui a donné l'occasion à Boustouller de réaffirmer à quel point la concurrence est bonne et stimulante. J'imagine l'arrière-pensée : "une bonne concurrence est une concurrence morte". Warf.

  • Dans la dernière seconde de son interview, et après avoir réussi à marteler six fois que la sécurité était importante pour Microsoft au point d'y injecter des millards de dollars - foutage de gueule majuscule puisque si la sécurité avait une préoccupation initiale, il n'y aurait pas besoin de tant d'investissements - il a glissé que Microsoft innovait avec, je cite, un nouveau format ouvert de documents. Il s'agit certainement du gros bruit que Microsoft fait de nouveau autour de XML et de son futur concurrent à PDF. Apparemment, MSFT a décidé de se payer entre autre Adobe (façon de parler hein, je veux bien dire que Microsoft veut faire  du ball-trap avec le pigeon d'argile Adobe). Encore un superbe respect de la concurrence, et un futur nouveau monopole.

Décidément Microsoft souffre, au-delà de la qualité technique de ses produits, de deux maux récurrents : la qualité de sa communication tout d'abord, que je trouve personnellement tout à fait déficiente. Il n'y a pas que du mal ou de la merde chez Microsoft, mais ils ne peuvent s'empécher de communiquer d'une manière non-positiviste. En fait, l'attitude de Microsoft est principalement orientée vers la réponse aux attaques, au lieu de mettre en avant les vraies avancées techniques. Et oui, ne vous en déplaise, il y en a, et il y en a même beaucoup. Ensuite, de méthodes plus proches de la diplomatie de bas étage que de la pratique commerciale, encouragent ainsi les commentaires sur l'evil empire.

Je crois que je vais finir par me rallier à ceux qui demandent le démantelement de Microsoft et son éclatement en petites structures. Il y a décidément trop de potentiel monopolistique dans cette société-là.