Monsieur le Député, bonjour. Commençons par deux petites questions moins politiques ou stratégiques que les suivantes : quand avez-vous découvert Internet ? Windows, Mac ou Linux ?

A l’époque où le vice-président américain Al Gore annonçait l’arrivée des autoroutes de l’information. Je m’y suis tout de suite intéressé et je l’ai vraiment découvert sur un écran d’ordinateur en 1994. J’ai d’ailleurs aussitôt demandé que la Médiathèque d’Issy-les-Moulineaux propose un poste connecté pour nos habitants. C’était une première à l’époque.

J’ai découvert Internet sur Windows. Mais, vous savez, je ne suis pas un partisan des guerres de religion : ma mairie fonctionne sous Windows, Le Cube, notre centre de création numérique sur Mac et notre site web sous Linux. L’essentiel, c’est d’accéder aux informations, pas de savoir sur quelle machine on surfe.

Le gigantesque patakès du débat parlementaire DADVSI vient de s'achever, et le projet de loi qui en résulte rendrait immédiatement quelques millions d'adolescents passibles d'une amende à peine plus élevée que le prix d'un DVD et demi, et quelques centaines de nos meilleurs informaticiens en codes réseau passibles de trois ans de prison ; de plus, il oublie totalement les Artistes. Quelle est votre opinion quant à la manière dont a été traité l'ensemble du dossier ?

L'UDF s'est initialement opposé aux options du Gouvernement, pour ensuite voter son projet final. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Les députés du groupe UDF ont majoritairement voté contre le texte DAVDSI à l’Assemblée Nationale. Et il est vrai que le débat ne restera pas comme un grand moment de l’histoire parlementaire. Le fond de ma pensée, c’est que ce projet de loi est arrivé trop tôt et trop tard. Trop tard parce que nous aurions dû légiférer dans les délais impartis par la Commission Européenne pour transposer la directive européenne, comme la plupart de nos voisins européens. Et trop tôt parce que la situation évolue tellement vite dans l’offre de contenus culturels en ligne qu’il faudra nous remettre au travail dans quelques années.

Je regrette quand même que les passions se soient cristallisées sur la seule question des sanctions sur le téléchargement illégal d’œuvres artistiques. Il y a d’autres dispositions importantes dans cette loi comme, par exemple, l’obligation d’assurer l’interopérabilité des systèmes de téléchargement légal. La France veut montrer l’exemple dans ce domaine, et nous devrions nous en réjouir. Il n’est quand même pas normal de devoir utiliser un appareil propriétaire lié à une plateforme de téléchargement comme iTunes, par ailleurs extrêmement populaire. Je n’irai pas jusqu’à reprendre le titre du magazine américain Wired (« comment la France sauve la civilisation »), mais cela démontre que nous sommes aussi capables de montrer la voie.

Si on regarde l'histoire des hautes technologies qui ont réussi auprès du grand public au cours des 25 dernières années, on fait rapidement le constat que les technologies non copiables et non imitables n'en font qu'exceptionnellement partie. Le droit à la copie privée doit-il être préservé ?

Oui, il s’agit d’un droit essentiel pour les Français. Dès lors qu’ils ont acheté un morceau de musique ou un film, il n’y a aucune raison qu’ils ne puissent en faire une copie pour une utilisation privée. Cela existe depuis longtemps, et c’est encore plus utile aujourd’hui, alors qu’on écoute sa musique sur davantage d’appareils : une chaîne, un lecteur MP3, un autoradio, un ordinateur, etc.

La Fracture Numérique est-elle toujours d'actualité ?

Malheureusement, oui, même si elle se réduit de plus en plus aux contours de la fracture sociale. Ceux qui n’accèdent pas à l’Internet aujourd’hui, et qui n’ont souvent pas d’ordinateur, sont d’abord ceux qui ont les revenus les plus modestes. Il y a aussi une question de générations, mais elle tend aussi à s’estomper. A Issy-les-Moulineaux, par exemple, nous avons créé des « Cyber Salons de Thé » pour les seniors. Ils y sont formés par des animateurs à l’informatique et à l’Internet. Les sessions ne désemplissent pas !

Vous êtes un des pionniers de l'e-Administration en France depuis (si ma mémoire est bonne) bientôt dix ans. Comment aller plus vite et surtout plus loin à l'échelle du pays ? L'e-Administration peut-elle seule déscléroser l'Administration ?

Je suis convaincu que l’e-Administration est l’une des clés pour réussir à moderniser notre administration. Elle permet de replacer les citoyens au centre de nos préoccupations, de mieux répondre à ses besoins, plus rapidement, plus efficacement et plus clairement. Mais dans un pays aussi centralisé que la France, avec une forte tradition administrative, il n’est pas simple de changer les choses. On progresse, comme le montrent les succès de la télécollecte de la TVA pour les entreprises ou des déclarations de revenus pour les particuliers. Mais on pourrait faire beaucoup mieux.

Je vais vous donner un seul exemple : à Issy-les-Moulineaux, nous envoyons un SMS aux habitants qui ont déposé une demande de passeport, pour les informer de l’arrivée du document en mairie. Cela a réduit de moitié le délai de retrait des passeports en mairie. C’est une toute petite chose, qui ne coûte pas grand-chose. Mais ça rend un vrai service.

Pour aller plus vite, il faudrait s’en donner les moyens. En Grande Bretagne, par exemple, l’administration électronique se développe d’abord au niveau local. C’est logique puisque la Mairie est souvent la 1ère porte administrative à laquelle on frappe. Mais l’Etat soutient les initiatives locales en cofinançant les projets. Ici, les expériences se multiplient aux quatre coins du pays, mais il n’y a ni coordination, ni soutien, ni même identification des meilleures pratiques de la part de l’Etat. En Italie, le gouvernement a créé une plateforme qui liste toutes les expériences locales menées. Ainsi, les collectivités qui cherchent une bonne idée pour avancer n’ont qu’à se servir.

L'évolution de l'e-Administration se heurte de plein fouet à l'absence d'interconnexion des bases de données. Comment concilier les demandes des citoyens et des entreprises (qui réclament plus de simplicité, d'efficacité et de rapidité), le souci de protection des données privées et la Sécurité de l'Etat ?

C’est un vrai débat, que nous avons souvent soulevé lors du Forum Mondial de la Démocratie Electronique, qui se tient tous les ans à Issy-les-Moulineaux. Comment trouver le bon équilibre entre le souci de protection de nos données personnelles et l’efficacité des systèmes d’information ?

Je pense qu’on prend le problème à l’envers en nous protégeant parfois malgré nous et en pensant a priori que l’administration est suspecte. Plutôt que de tirer la sonnette d’alarme à la moindre occasion, renforçons les moyens de la CNIL pour réprimer et punir ceux qui utiliseraient nos données personnelles pour d’autres fins que celles prévues.

Utilisez-vous des Logiciels Libres dans le cadre des moyens électroniques de votre ville, Issy-les-Moulineaux ? Si oui, lesquels et pourquoi ?

Notre nouveau site Internet, issy.com, disponible début mai, est développé sous Ez Publish, un outil de gestion de contenus libre, en provenance de Norvège. Depuis dix ans qu’il existe, notre site est d’ailleurs hébergé sur un serveur Apache, comme beaucoup d’autres.

Si nous avons fait le choix d’un logiciel libre, ce n’est pas par idéologie mais tout simplement parce qu’il s’agissait de la meilleure offre proposée pour réaliser un site de nouvelle génération que nous souhaitons le plus utile possible.

Les Logiciels Libres sont vus par de nombreux acteurs comme une opportunité pour les gouvernements pour les raisons suivantes : indépendance par rapport à l'industrie, coût de mise en oeuvre, validation du code et absence de trous de sécurité/espionnage, très fort développement des compétences R&D locales. Partagez-vous cette analyse ? Si oui, comment soutenir le Logiciel Libre ?

Je pense, en effet, que les logiciels libres représentent une belle opportunité pour accélérer le processus de modernisation des administrations, tant au niveau national que local. Ils créent de la concurrence, et c’est toujours positif car cela oblige tous les acteurs de se remettre en question et à s’adapter aux vrais besoins des clients.

Le secteur du logiciel libre est aujourd’hui incontournable, mais je ne participe pas à la diabolisation d’acteurs informatiques comme Microsoft ou, aujourd’hui, Apple et Google. Ce sont ces acteurs majeurs qui ont contribué à transformer notre société. La saine concurrence doit permettre que chacun y trouve son compte. C’est cela l’essentiel.

La délocalisation du secteur Tertiaire et des Services vers les pays émergents est un des effets de bord de l'existence de l'Internet. Quel est pour la France l'étape d'après ?

Nous devons continuer à lutter pour valoriser nos atouts et nos compétences, qui sont réels, plutôt que de s’arc-bouter sur nos acquis. Le monde change, trop vite peut être, mais c’est une réalité. Nous devons donc nous y adapter et si nos perdons du terrain dans certains secteurs, comme la programmation par exemple, nous devons nous réorienter vers d’autres innovations.

Regardez ce qui s’est passé au CEA, le Commissariat à l’Energie Atomique. Il y a quelques années, il avait confié son supercalculateur, destiné à simuler les essais nucléaires, à des sociétés informatiques américaines. Aujourd’hui, c’est une entreprise française, Bull, qui a remporté le marché. Son supercalculateur, doté d’une puissance de 60 Tera, est le plus puissant d’Europe et le deuxième du monde, selon le classement établi par des chercheurs des universités de Berkeley, en Californie, et de Mannheim, en Allemagne.

Quand on sait que Bull était au bord du dépôt de bilan, il faut saluer son extraordinaire capacité de transformation. Et ne jamais désespérer du lendemain.

L'Industrie Informatique Française est essentiellement axée sur les Services, peu sur le développement de logiciels non personnalisés, et nos meilleurs informaticiens s'exportent rapidement vers les USA, le Royaume-Uni ou la Scandinavie. Comment inverser la tendance ?

C’est vrai qu’il nous manque une politique du logiciel en France, et c’est un objectif que les responsables politiques doivent adopter. L’économie du logiciel en France pèse pourtant à peu près autant que le secteur automobile, mais nous n’avons pas de grands éditeurs. On commence à voir fleurir des initiatives, comme la récente création de l’Association française des éditeurs de logiciels ou celle de l’association des sociétés de services en logiciels libres.

D'un autre côté, la France ambitionne d'attirer plus d'étudiants étrangers de haut niveau, plus de chercheurs pour créer plus d'opportunités et de pôles d'excellence. Mais ces étudiants sont souvent refroidis par la décrépitude de nos Universités et labos, la rareté des bourses, la quasi-impossibilité pour un étudiant étranger de trouver un logement en milieu urbain et enfin l'absence totale de débouchés dans la R&D en France. Comment rendre attractif très rapidement notre Enseignement Supérieur ?

L'université de Shangaï publie chaque année le classement des 500 premières universités du monde. Seules 22 universités françaises y sont classées. Il faut simplifier l’accès à nos Universités, l’inscription pour un étranger relevant du parcours du combattant. On pourrait aussi promouvoir tout simplement nos universités à l’international : savez-vous que la plupart des sites Internet de nos universités ne proposent que des pages statiques en anglais, sans même parler du chinois ou du japonais !

Nous devons aussi tenir compte des différences culturelles. La quasi-gratuité des cursus suivis dans les universités françaises n'est pas un facteur puissant d'attractivité pour des étudiants originaires de pays (Asie, Amérique Latine) où la qualité d'une université se mesure, entre autres, à son coût. On constate ainsi, pour donner un exemple, que les étudiants chinois et indiens choisissent peu la France et optent pour des universités payantes, aux Etats-Unis, en Australie, en Grande-Bretagne, qui leur offrent un accueil et un suivi universitaire. Ils préfèrent payer pour être accueillis, logés, pour bénéficier d'un suivi qui leur assure la réussite plutôt que d'être abandonnés à eux-mêmes comme ils le sont trop souvent en France.

Pour la première fois dans l'histoire de l'Etat, tout citoyen peut disposer avec grande facilité d'une tribune d'expression ouverte instantanément au plus grand nombre. Le Web et les blogs, le courrier électronique sont une énorme lentille grossissante pour l'information, bonne ou mauvaise, vraie ou fausse, et la diffusent plus vite que jamais auparavant. En tant qu'homme politique, comment analysez-vous cette montée en visibilité du citoyen individuel et sa capacité à fédérer rapidement ?

J’ai fondé, en mai 2000, le Forum Mondial de la Démocratie Electronique à Issy-les-Moulineaux parce que je pressentais que l’impact des technologies de l’information et de la communication sur la vie démocratique constituait un vrai défi pour les responsables politiques. Ce qui se passe sur les blogs, sur les forums de discussions ou dans les e-mails individuels, va bouleverser notre modèle démocratique.

L’actualité nous en donne une illustration frappante : la démocratie représentative est essoufflée et un fossé d’incompréhension s’élargit jour après jour entre les citoyens et leurs élus. Personne n’a tiré de leçons du mouvement de balancier électoral qui fait qu’aucune majorité sortante n’a été réélue depuis 1981. Et tout le monde semble avoir oublié ce qui est arrivé le soir du 21 avril 2002. Face à cette crise de confiance, dont il faut vraiment prendre conscience de l’ampleur, est en train d’émerger une démocratie d’opinion, qui porte les germes du populisme.

Je suis, pour ma part, partisan d’une solution plus modérée : la démocratie participative ou délibérative. Elle suppose d’associer davantage les citoyens aux prises de décisions, en les consultant régulièrement et en amont. L’Internet est un facilitateur dans ce contexte. J’en fait l’expérience tous les jours à Issy-les-Moulineaux,avec le Conseil Municipal Interactif, qui permet aux habitants de regarder nos séances en direct et de poser leurs questions, et avec le Panel Citoyen, un panel représentatif de la population, que nous consultons régulièrement sur les sujets de la vie locale.

Cela passe aussi par le droit à l’e-pétition, c’est-à-dire la possibilité de proposer des pétitions aux élus, signées par des milliers de citoyens. Ce dispositif est mis en œuvre dans des parlements régionaux, en Ecosse ou au Pays Basque espagnol, et il est expérimenté au Bundestag allemand. J’ai déposé une proposition de modification du règlement de l’Assemblée Nationale pour le proposer aux Français, mais j’attends toujours qu’on me réponde.

S'il ne fallait conserver qu'un seul restaurant au monde - ce qui serait bien triste - lequel choisiriez-vous ?

Le restaurant « Les Colonnes ». C’est à Issy-les-Moulineaux, tout près de la mairie. Ses produits auvergnats sont les meilleurs.

Monsieur le Député, souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

On a fait un large tour d’horizon. Mais je vous donne rendez-vous du 18 au 20 octobre prochain, à Issy-les-Moulineaux, pour le Forum Mondial de la Démocratie ET de l’administration électroniques, le « World eGov Forum », fruit du rapprochement de notre Forum et du Forum européen de l’administration électronique. Vous pourrez entendre tous les acteurs qui, à travers le monde, travaillent tous les jours sur ces sujets et proposent de vraies solutions.

Monsieur le Député, merci.