Zapolsky dans Libération
By glazou on Tuesday 8 August 2006, 10:52 - Computing - Permalink
Oui, je sais, ça date un peu. Mais je n'étais pas en France quand son article est paru, je ne l'ai vu que dans les mains d'un touriste français plusieurs jours après sa parution, et ensuite je l'ai oublié. Je vais peut-être en étonner plus d'un mais je ne suis pas vraiment d'accord avec Zapolsky. Je trouve son manichéïsme entre logiciels libres et autres malvenu, et ses prédictions du type "le jour où nous aurons de nouveaux leaders mondiaux, ce seront nécessairement des acteurs du libre" carrément à côté de la plaque.
Le "Logiciel Libre" est un faux nom, un truc qui ne devrait pas exister en tant que tel. On devrait parler de "Logiciel libre", notez bien la minuscule de l'adjectif. Ce qui compte à mes yeux, ce n'est pas que cela soit libre ou pas, c'est qu'il y ait en France une Industrie du Logiciel digne de ce nom, avec des éditeurs de produits industriels ou "grand public" au-delà du million de licences distribuées. Je me fous totalement que l'innovation vienne d'open-source ou de closed-source, de libre ou pas libre, tant que
- cela donne du boulot de haut niveau à nos informaticiens au lieu qu'ils s'exportent aux USA ou en Angleterre
- cela donne de la croissance en France et en Europe incitant enfin l'Union Européenne et surtout son Office Européen des Brevets (j'ai récemment discuté avec deux de ses dignes de représentants, avec qui le moins que l'on puisse dire est que je ne suis pas en phase) à écouter nos positions sur les brevets logiciels
- cela incite fortement des jeunes à se lancer dans l'innovation logicielle, soit initialement en perruque de leur job officiel, soit en trouvant du financement qui sera plus disponible à cause des deux points précédents
Dire que le logiciel commercial est mauvais, ou pas éthique, ou je ne sais quoi est inutile, voire contre-productif. Le logiciel commercial est là pour faire de l'argent, et Zapolsky oublie de préciser que Linagora est une société commerciale qui elle aussi a très envie de manipuler des gros brouzoufs et a un gros investisseur derrière elle, IIRC.
Alors oui, certes, les clients de Microsoft peuvent trouver qu'on leur facture un peu cher des produits avec des trous, les gouvernements préfèreraient payer la qualité plutôt que le support. Mais Microsoft ne diffère pas là d'un autre fournisseur, que cela soit dans le logiciel ou pas. Si une entreprise ou un gouvernement est infoutu(e) de négocier correctement le pricing de ces licences, c'est SON problème non ? Quand vous allez vous perdre dans un souk à l'étranger et que vous SAVEZ que vous payez trop cher PARCE QUE vous ne savez pas négocier ni ne connaissez le prix réel, vous vous engueulez ? Non. Alors ?
Quant aux dix mille emplois créés par le libre au cours des 5 dernières années, dire que je suis sceptique est très loin de la vérité. Je n'achète tout simplement pas, mais alors pas du tout ce message. C'est simple, si cela était vrai, et si le rythme de progression à 60000 emplois en 2010 annoncé par Zapolsky était vrai, alors sa demande d'une Open Source Valley en France serait inutile, celle-ci serait déjà là...
Alors ce n'est pas une Open Source Valley qu'il faut créer en France, comme le préconise Zapolsky. C'est tout simplement l'industrie du logiciel en général. S'il y a du libre dedans, tant mieux, et sinon tant pis. Il nous faut absolument dépasser l'état actuel de notre industrie essentiellement tournée vers les services pour avoir plus d'EDITEURS DE LOGICIELS. Ceux qui sont en amont des services et qui la plupart du temps ne feront pas de services. Nous - et je me permets de dire "nous" parce que je considère beaucoup plus Disruptive Innovations comme un éditeur de technologies que comme une société de services - n'arriveront à rien (j'insiste lourdement : à rien) tant que nous n'aurons pas très significativement augmenté le nombre de petits éditeurs de logiciels en France. Avec cela, viendront les cerveaux, qui végètent aujourd'hui dans les services. Et avec eux, la croissance. Libre ou pas.
Pour finir, un léger rappel concernant quelques logiciels "grand public", non libres, que j'aurais fortement aimé voir créés, développés en France : icq (israël), skype (suède/luxembourg/uk), photoshop (us). Rien qu'avec ces trois-là - et nom de Zeus, nous avions et avons en France les compétences IM/VoIP/imagerie pour des softs de cette nature - notre industrie du logiciel serait la plus forte en Europe. Ce sont les conditions d'émergence du logiciel sur lesquelles il faut travailler en France, pas la liberté ou pas de ces logiciels.
La dernière fois qu'un gamin est venu me voir pour me demander de l'aide pour monter sa boîte avec un projet de logiciel bien ficelé, je l'ai aidé en lui refilant plus de vingt mille euros de contrats de développement de code ; sur le CA 2005 de Disruptive Innovations. Autant de moins pour nous, mais cela lui a permis de se lancer, il se reconnaîtra sûrement. Il n'y a pas besoin qu'on "nous le permette", il suffit de le faire.

Comments
<HS>C'est possible de retrouver les articles complets dans le flux RSS ? Mon lecteur de flux perd de son intérêt si je dois lancer un navigateur à chaque fois ... Merci</HS>
C'est dur la vie, Nuer...
<hs>Je suis d'accord avec Nuer. Mais je ne m'inquiète pas : à ma connaissance, les blogs qui ont tronqués un jour leurs flux sont tous revenus peu après sur leur décision.</hs>
Merci Daniel pour cet éclairage raffraichissant
PS: les plugins spamclear + spamplemouse éviteraient avantageusement ce captcha désagréable et inaccessible.
Pour autant se focaliser sur l'édition de logiciels "grand public" au-delà du "million" de licences distribuées.
Autant j'abonde dans le sens du billet en trouvant grotesque cette mise en avant du "Libre" pour faire fleurir l'activité du logiciel en France, autant je doute fort qu'il y ait un marché à fort potentiel pour le logiciel "grand public".
Les exemples de logiciels cités sont intéressants. Deux d'entre eux ne font pas de profit grace au logiciel en tant que tel (la publicité pour icq et le service de télécommunications pour skype) et le troisième fait probablement plus de bénéfices sur le marché professionnel que sur le marché grand public (qui est globalement enclin à s'approprier illégalement une copie du logiciel).
Si l'on parle produit logiciel stricto sensu, le marché professionnel me parait tout simplement incontournable.
Ceci étant dit je trouve très pertinent le passage sur la nécessité de passer du "service" logiciel à l'"édition" de logiciels. Ayant travaillé 4 ans en SSII et entamant ma 8ème année dans l'édition de logiciels, j'ai vraiment l'impression que seule l'édition est capable d'imaginer de nouveaux produits répondant à de vrais besoins, voire en créant de nouveaux là où le service répond trop souvent avec une vision limitée et (parfois) trop court terme.