1. Monsieur Raffarin, bonjour. Commençons par deux petites questions moins politiques ou stratégiques que les suivantes : quelle est votre expérience de l'Internet ? Pourquoi avez-vous un blog ?

J’ai bien entendu manqué de temps, à Matignon, pour me familiariser en profondeur avec Internet. Mais j’ai souvent eu l’occasion d’en mesurer l’intérêt, grâce à mes proches et grâce à l’utilisation personnelle que j’en ai eu, dans le cadre familial ou dans le cadre de mes fonctions. J’ai notamment participé – une première pour un chef de gouvernement à l’époque – à plusieurs « chats » en direct avec les internautes. J’ai ainsi rapidement compris que cet outil permettait un échange différent, plus direct, plus décontracté. C’est ce type d’échanges que j’ai voulu développer en créant mon blog (www.carnetjpr.com). C’est pour moi un espace de liberté et de dialogue où je peux rencontrer un peu différemment les Français. J’apprécie beaucoup d’avoir une réaction immédiate à une idée de la part de gens que je n’aurais peut-être jamais pu entendre ou croiser auparavant. Je crois que ce moyen d’expression sera de plus en plus précieux pour les hommes et les femmes politiques.

2. La Fracture Numérique est-elle toujours d'actualité ? Si oui, un programme "un ordinateur et une connexion à Internet à un euro par jour" pour chaque famille (et pas seulement pour les étudiants) serait-il envisageable et viable ?

La situation n’est plus celle que j’ai trouvée en arrivant à Matignon. La France n’est plus en retard par rapport à ses voisins européens. Au cours des dernières années, elle est même devenue exemplaire dans bien des domaines liés aux nouvelles technologies. C’est le cas en matière d’accès au haut débit : avec 11,1 millions d’abonnés au haut débit en juin 2006 – contre 700 000 en juin 2002 ! – la France est même devenue l’un des fers de lance de la société de l’information en Europe. L’engouement de nos concitoyens pour les nouvelles technologies, auquel je pense que la politique que j’ai menée a contribué, est par ailleurs considérable. Ainsi, près de 40% des foyers bénéficient d’un accès à Internet et plus de 50% des foyers sont désormais équipés d’un PC, contre à peine plus de 40% en 2002.

Avec la baisse des prix et la large démocratisation de ces outils, la fracture numérique est sans doute moins sensible aujourd’hui. Il faut cependant rester vigilant : pour les Français les plus modestes, l’achat d’un PC reste un investissement important et dont l’utilité n’est pas toujours immédiatement perçue. Il faut donc poursuivre l’effort incitatif et pédagogique que mon gouvernement avait engagé. L’exemple du PC à 1 euro par jour pour les étudiants, lancé il y a 2 ans, démontre qu’il existe des solutions. L'an dernier, 300 000 portables ont ainsi été achetés par les étudiants, soit une progression de 8% à 22% des étudiants équipés. La décision qui vient d’être prise par Dominique de Villepin d’étendre ce système aux foyers les plus défavorisés, en leur permettant en outre de bénéficier d’une formation gratuite, va évidemment dans le bon sens.

3. Peut-on vraiment développer l'e-Administration sans réformer en profondeur notre jungle administrative, comme vient de commencer à le faire M. Prodi en Italie ? L'e-Administration et la décentralisation sont-elles antinomiques ?

L’administration électronique n’est évidemment pas un remède miracle : s’il ne s’agit que de transformer la jungle papier en jungle électronique, ni l’administration ni le citoyen n’y auront à gagner. C’est pourquoi l’e-administration doit s’insérer dans une dynamique générale de réforme de l’Etat et de simplification de la vie des citoyens. Il s’agit d’une occasion de repenser la relation entre ces derniers et les administrations, dans le sens de la réactivité, de la simplicité et de la proximité.

Je ne crois pas du tout que le développement de l’administration électronique soit antinomique de la décentralisation. Il devrait, bien au contraire, contribuer à une meilleure fluidité des échanges entre les différents acteurs locaux et nationaux, avec la dématérialisation de beaucoup de procédures. Il convient juste de veiller à ce que les différents outils puissent travailler ensemble.

En outre, pour le citoyen, l’e-administration signifie que les « guichets virtuels » seront accessibles au plus près de chez eux, et même de chez eux. En évitant d’avoir à se déplacer pour faire une démarche administrative, en permettant de faire ces démarches à toute heure, l’e-adminsitration répond de manière nouvelle à une demande de proximité.

4. L'évolution de l'e-Administration se heurte de plein fouet à l'absence d'interconnexion des bases de données. Comment concilier les demandes des citoyens et des entreprises (qui réclament plus de simplicité, d'efficacité et de rapidité), le souci de protection des données privées et la Sécurité de l'Etat ?

Cette question est évidemment cruciale, notamment dans le domaine de la santé. Chacun voit l’intérêt de pouvoir disposer d’un dossier médical personnel en ligne, que l’on pourrait décider de rendre accessible aux médecins de son choix. Il s’agit là d’un des grands projets lancés par mon gouvernement. En même temps, beaucoup s’inquiètent de savoir qui aura accès à ce dossier et comment les données par essence confidentielles qu’il contient seront protégées… Cette crainte est légitime. Mais j’observe que la France s’est dotée, très tôt, d’une des législations les plus contraignantes au monde en matière de protection des données personnelles. Il faudra être très vigilant à cet égard dans les années à venir, même s’il faut avoir confiance dans notre capacité à trouver des garde-fous appropriés.

La vigilance doit être aussi celle de l’Etat et des entreprises quant aux informations stratégiques qui les concernent. Il ne faut pas être angélique et un effort pédagogique doit être fait pour améliorer la conscience qu’ont les décideurs des enjeux de l’intelligence économique et de la protection des données sensibles.

5. Nos Instituts de Recherche publics (par exemple dans le domaine qui nous intéresse aujourd'hui l'INRIA) vivent souvent dans des conditions d'indigence criante, qui choquent les visiteurs étrangers. Pour allier recherche d'intérêt public et financements privés, Bruxelles envisage la création d'un "MIT européen", en oubliant que les USA ont un MIT mais aussi un Harvard, un Yale, un Stanford, un Berkeley, un UCSD, un UCLA, un Columbia, un Princeton, etc. Le désinvestissement de l'Etat de la Recherche publique est-il une bonne stratégie de moyen et long terme ?

Ce n’est certes pas une stratégie viable et ça n’a évidemment jamais été la stratégie de mon gouvernement ! J’ai souhaité bien au contraire que nous fassions collectivement le pari de l’intelligence et de la valeur ajoutée, et donc le pari de la R&D et de la formation…

6. En Allemagne, Angela Merkel vient d'annoncer pour cet été un grand programme pour soutenir l'innovation dans l'informatique. Devrions-nous faire de même et si oui, comment ?

Les grands plans et les grands programmes ne sont pas toujours une solution ! Que reste-t-il aujourd’hui du Plan Câble ou du Plan Informatique pour Tous ? Je ne suis pas certain que les grands plans étatiques soient la seule réponse à un besoin de mobilisation collective, même si je me réjouis que l’Allemagne, comme la France, ait pris conscience du rôle clef des nouvelles technologies dans la croissance.

Il faut évidemment soutenir l’innovation informatique : beaucoup de programmes y contribuent dans notre pays, et depuis longtemps, notamment les réseaux de recherche tels que le RNTL, le RNRT ou le RIAM. Nous avons effectivement un pôle d’excellence mondialement respecté avec l’INRIA. Mais c’est aussi aux « jeunes pousses » qu’il appartient de faire vivre l’innovation… Il nous reste à faire en sorte que des Google ou des EBay français partent à la conquête du monde.

7. Quelle est votre position sur la brevetabilité européenne des logiciels ? Une bonne chose ou un danger ? Pourquoi ?

Mon gouvernement a toujours défendu une position équilibrée à ce propos. Pouvoir breveter une partie spécifique du code logiciel, lorsqu’il est associé à un processus industriel particulier, peut être une bonne chose pour les entreprises européennes. Il ne s’agit en aucun cas de rendre brevetable l’intégralité de la production logicielle, ce qui briderait sans doute la capacité d’innovation de la communauté des créateurs de logiciels.

8. Le développement des Droits Numériques pose clairement problème entre trois parties, d'une part des usagers excédés par exemple de ne pouvoir transférer un CD musical légalement acheté sur leur lecteur MP3 légalement acheté voire écouter le dit-CD sur leur autoradio, d'autre part les professionnels de la musique et de l'image refusant à juste titre de voir leurs oeuvres piratées, et enfin des opérateurs Internet et développeurs de logiciels qu'on accable de tous les maux du monde. Les solutions choisies jusqu'à présent étant assez injustes (taxe sur les CD et DVD vierges qui pénalise les entreprises se servant de ces media pour leurs sauvegardes ou distribution de données et les usagers effectuant, comme la Loi les y autorise, une copie privée), la copie illégale étant impossible à empêcher totalement, et les logiciels P2P étant une innovation technique, quelle est d'après vous la meilleure solution ? Êtes-vous satisfait de la Loi dite DADVSI adoptée le 30 Juin dernier ?

L’Internet est un formidable outil pour diffuser et démocratiser la culture, les créations… Il nous lance aussi un formidable défi, en mettant en danger la plupart des modèles économiques, pour certains séculaires, de la culture. Il n’y a pas de réponse simple au problème du P2P, mais il y a une chose que je sais : ce n’est pas en privant les auteurs d’une juste rémunération qu’on peut prétendre dynamiser la création ou renforcer notre culture.

La loi DADVSI est une réponse, sans doute incomplète, mais qui a le mérite d’avoir ouvert un débat – et quel débat ! – et de donner un code de conduite pour les mois à venir. Il faut continuer à réfléchir sur se sujet essentiel et je compte le faire dans les mois à venir.

9. Notre Industrie Informatique est essentiellement axée sur les Services, très peu sur l'édition de logiciels non personnalisés. Je suis à peu près sûr que votre ordinateur personnel ne contient pas plus d'un ou deux logiciels réalisés en France. Les effets sont multiples : fuite des cerveaux, sous-emploi de ceux qui restent, R&D peu compétitive en la matière. Les causes sont aussi multiples : frilosité des investisseurs, dévalorisation du développeur de code, absence de hiérarchie technique dans SYNTEC, etc. Que doit-on faire pour faire évoluer la situation ? Avons-nous besoin d'une sorte de discrimination positive en la matière et si oui, comment l'implémenter en respectant le libre marché ?

On n’imposera pas à nos concitoyens d’utiliser des logiciels français par décret ! Là encore, je crois que la clef du succès est à chercher dans le dynamisme de nos entreprises et dans l’excellence de nos ingénieurs. Nous avons les moyens de concevoir des logiciels exportables partout. Il faut créer un écosystème plus favorable au financement des entreprises de ce secteur, au niveau européen comme au niveau national.

Je n’ai pas l’impression, en outre, qu’il y ait un sous-emploi dans le domaine de l’informatique : j’ai même l’impression que l’on s’arrache les développeurs français aux quatre coins de la planète ! Nous devons faire en sorte que le terreau économique de notre pays soit suffisamment fertile pour qu’ils y aient envie d’y planter plus de jeunes pousses…

10. Les blogs et les moyens électroniques de communication offrent au citoyen une tribune d'expression dont il n'a jamais disposé auparavant. Trouvez-vous qu'il y a des dangers dans un tel foisonnement et si oui lesquels ? En tant qu'homme politique, comment analysez-vous cette montée en visibilité du citoyen individuel et sa capacité à fédérer via les media électroniques ?

Comme je vous le disais tout à l’heure, je trouve cette évolution finalement assez saine. Beaucoup ont longtemps cru que les nouvelles générations se désinvestissaient totalement de l’action publique et se désintéressaient de la chose politique. L’explosion de la blogosphère leur inflige un sérieux démenti : on constate en effet que ces nouveaux outils – téléphone mobiles, blogs, etc. – sont mis à profit pour structurer, de manière encore assez désordonnée, une nouvelle forme d’espace public. Il faudra désormais compter avec.

11. L'Internet révolutionne l'activité des PME et des TPE en leur offrant non seulement une communication et une visibilité à l'échelle mondiale à peu de frais, mais également la dématérialisation des échanges, la délocalisation des services, la globalisation de la concurrence. Les PME et TPE sont-elles un élément un peu négligé, disons sous-évalué, dans la quête de croissance ?

Certainement pas par moi, ni en tant qu’ancien ministre des PME, ni en tant qu’ancien Premier ministre ou en tant qu’élu local… Je suis, depuis toujours, absolument convaincu que les PME sont porteuses d’une large part de la croissance et de l’innovation.

12. La délocalisation du secteur Tertiaire et des Services vers les pays émergents est un des effets de bord de l'existence de l'Internet. Quel est pour la France l'étape d'après ?

L’histoire n’est pas écrite ! Nous sommes à un carrefour : des choix que nous ferons dans les quelques années qui viennent dépendent la prochaine étape… Je ne crois pas que le succès de la Chine, de l’Inde ou du Brésil soit une menace. Mais c’est un aiguillon qui doit nous garder éveillés et conscients des efforts que nous devons fournir pour aller séduire avec nos produits, avec nos technologies ces centaines de millions de nouveaux clients…

13. Monsieur Raffarin, souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

Rendez-vous sur mon blog !

14. Merci M. Raffarin