20h40. Gros accès de vieux-con-ite aigüe ce soir, pour changer. Cela doit être un contrecoup du dîner seul dans un restau glauque... Le restau était plein mais c'était glauque. Pourtant, de dehors, cela n'en avait pas l'air. En face de moi, un couple de néerlandais d'une vulgarité confondante expliquant en anglais à leur hôte français qu'ils gèrent douze casinos alors que ce dernier n'en gère que deux... Le français a l'air d'un rugbyman qui s'est fait casser le nez huit fois d'affilée, le néerlandais joue trop le playboy et sa femme a l'air d'une vieille mère maquerelle. A ma droite, trois gamines locales se bourrant la gueule à la bière. Plusieurs groupes de jeunes de l'autre côté, j'ai déclenché l'hilarité en lisant mon livre d'Attali dans l'attente de mon plat. Mais qu'est-ce qui m'a pris de venir dîner là. J'ai fui sitôt mon repas partiellement avalé. Seul un petit sms m'a arraché un vrai sourire, les autres convives me regardaient alors comme s'ils avaient vu le diable en personne. J'avais trop peu d'appétit pour des agapes gastronomiques dans un plus bel endroit, même si je n'ai pas pu résister hier soir à six huîtres et une sole meunière ; c'est peu et pourtant cela m'avait rempli au point que je n'ai pas pu prendre de dessert. Je suis en train de plonger dans les balades d'Evanescence et je me laisse porter par la belle voix de la chanteuse. Comme leurs chansons ne sont pas vraiment des modèles de bonheur type Compay Segundo, cela dégouline sur moi aussi...

Qui suis-je... A part un extra-terrestre bizarre, je veux dire. A part le type capable de penser en geek à longueur de journée, de regarder un nuage d'étourneaux en vol en se demandant si on peut décrire mathématiquement les transformations du nuage en question... J'ai de plus en plus l'impression de m'être gouré de vie, de jouer un rôle imposé par la société, par les convenances, par l'histoire, par trop de trucs. Il y a tellement de choses que j'aurais voulu faire, que j'aurais voulu savoir faire. J'envie un Pierre qui a (presque) réalisé son rêve d'un tour du monde à moto, un Jean-Noël qui vit dans l'endroit d'Australie dont il a toujours rêvé, une Laure qui a plaqué son métier pour assouvir sa passion. Je suis immensément fatigué, et pas que physiquement. J'ai de plus en plus envie de reprendre des études, de faire autre chose, de retrouver des sensations intellectuelles perdues. Plus le temps passe, plus mes amis me manquent également. Le travail, la maladie, les enfants, trop de choses m'éloignent en permanence de ceux qui me sont absolument indispensables à mon équilibre mental. J'ai envie de faire disparaître magiquement ma télé du salon sauf en cas de documentaire particulièrement passionnant, de disposer de deux fois plus de rayonnages pour ranger tous les bouquins que je lirai encore avant mon dernier soupir. Il me manque un jardin, ou un balcon, un endroit où me poser au soleil avec un orange pressée, un bon livre et même une clope. Il me manque la mer. J'aime tellement l'Atlantique. Non, en fait j'aime les Landes. Je m'y sens bien, je m'y sens chez moi, la pinède m'apaise, me fait retomber en enfance. J'ai envie de passer du temps à regarder les oiseaux. Oui, c'est grave hein ?

Je suis un emmerdeur parce que je dis ce que je pense, et que je fais ce que je dis. Le pouvoir ne m'intéresse pas. L'argent ne m'intéresse pas plus que ça. Je suis presqu'incapable de faire un grand sourire faux-cul quand je pense "mais quel con". Ou pire quand je pense "quel salopard". Un individu dangereux et totalement associal, un ours, quoi... J'ai l'immense naïveté de considérer que dans mon monde, dans ce réseau de gens "bien" dont j'aime à m'entourer, ce sont plus des qualités que des défauts.

Je suis tellement fatigué, tellement fatigué. J'ai réussi à me forcer à descendre à la piscine d'eau de mer de l'hôtel, chauffée. Au bout de seulement quinze minutes de brasse bien tranquille, je ne sentais plus mes mollets, même dans l'eau chaude, et il a fallu que je sorte. La respiration, étonnament, a tenu le coup mais le reste du corps a crié stop. Il va me falloir des mois pour récupérer correctement, revenir à une forme suffisamment bonne pour ne pas croûler sous le premier effort. Ce n'est pas cinq jours de convalescence qu'il me faudrait mais un mois et demi. Mes poumons vont mieux même si les muscles intercostaux font encore mal d'avoir tant travaillé pendant un mois et demi. Les tremblements des mains et des jambes ont cessé parce que j'ai enfin pu arrêter la ventoline, merci à l'air marin et à l'absence de pollution. Le ventre va mieux parce que j'ai presqu'arrêté tous les autres médicaments en tous genres que je prenais jusqu'alors. Je peux même désormais rester dans un bistro une heure sans foutre la trouille à tout le monde tellement je tousse. Seule ma voix reste éraillée, cassée, mauvaise. Mais je mesure maintenant que je tente de marcher, que je tente de faire un effort physique, à quel point j'ai mauvaise mine, à quel point également ma santé rejaillit sur mon mental, qui n'est pas bon du tout en ce moment. Je suis irritable et impatient. Franchement pénible. Si, si, encore plus que d'habitude, merci de me le faire remarquer. Il faut absolument que je reprenne du poil de la bête avant de craquer complètement, ce que je ne suis pas loin de faire.

Je vais bientôt avoir quarante ans. L'âge bête, le vrai. Quand je pense que gamin je regardais ceux de quatorze ans faire les pires conneries en me disant "normal c'est l'âge bête, moi à 14 ans je ne serai pas comme ça". J'ignorais juste à l'époque qu'on pouvait atteindre la quarantaine... Je sais ce que je veux, je sais ce que je ne veux pas, je sais ce que je ne veux plus. Ce que je ne sais pas encore, c'est comment matérialiser tout ça. Bah, ça viendra, il faut juste que cela ne me prenne pas quarante autre années...

Demain soir, un bon ami, un vieil ami, vient me voir. J'ai choisi les Sables d'Olonne aussi exprès pour cela. Certaines personnes ont le talent immense de me faire du bien rien qu'en étant là, et il en fait partie.

Emmenez-moi au bout de la Terre, emmenez-moi au pays des merveilles, disait Aznavour. Tout un programme.