1. Jean-Pascal, bonjour. Commençons par deux petites questions moins politiques ou stratégiques que les suivantes : quand avez-vous découvert Internet ? Windows, Mac ou Linux ?

    Bonjour Daniel. J'ai découvert internet il y a une dizaine d'années quand j'ai commencé à travailler pour le Sénat. Le président Monory était pionnier en la matière et depuis lors, le site du Sénat est resté une référence. J'ai découvert Windows et Mac lors de mes études à Sciences Po mais on en était encore qu'aux balbutiements à cette époque. On tapait les plans d'exposés, les mémoires et les fiches techniques. Aujourd'hui, mes élèves de 1ère année utilisent couramment les powerpoint et ceux de master peuvent réaliser sans difficulté un blog de campagne ! Il n'est pas rare, par ailleurs, qu'un tiers de mes élèves ait devant lui un portable en lieu et place des feuilles volantes et des stylos plumes ! C'est une nouvelle époque.

  2. Le Président Sarkozy a profondément changé la visibilité et l'implication de la tête de l'Etat dans les affaires courantes depuis son élection. Aux niveaux régional, départemental et local, faut-il également faire évoluer notre système politique et si oui dans quel sens selon vous ?

    Nous vivons dans une société de plus en plus médiatique sous le règne de l'instantané et de la personnalisation. Le temps s'accélère. Par ailleurs, le monde se complexifie du fait du développement du recours au droit, aux contrats et aux marchés publics. Un élu local ne peut donc plus se contenter d'être un notable. Il a besoin d'avoir des compétences de manager, de juriste et de communicant. Par ailleurs, on lui demande également d'incarner sa collectivité et d'être un leader.

    Logiquement, l'exercice des mandats exécutifs locaux devient de plus en plus un job à plein temps qui doit être limité dans la durée à deux ou trois mandats. En somme, l'effet quinquennat se répercute aussi au niveau local. Par ailleurs, l'accroissement des responsabilités du fait de la décentralisation crée aussi une pression pour élire au suffrage universel direct les maires, les présidents de conseil général et de conseil régional alors qu'ils sont aujourd'hui désignés par les conseils élus de leurs collectivités. Les citoyens veulent pouvoir choisir directement leurs édiles au niveau local comme ils élisent le président de la République au suffrage universel direct.

  3. Dans ce cadre, et mis à part l'argument purement constitutionnel, pourquoi avons-nous encore un Premier Ministre ?

    L'existence d'un Premier ministre tient à deux principes. Tout d'abord, le fait que notre Constitution prévoit que le gouvernement est responsable devant l'Assemblée nationale. Le Premier ministre porte cette responsabilité. Par ailleurs, notre tradition politique et notre modèle social font que la place de l'Etat dans la société est sans rapport avec celle qu'il peut avoir dans des pays libéraux comme la Grande-Bretagne ou des états fédéraux comme l'Allemagne. En conséquence, la distinction entre un président chargé de la stratégie et de la politique étrangère et un Premier ministre qui coordonne l'action gouvernementale et assure le pilotage de la majorité est encore pertinente même si l'actuel chef de l'Etat entend exercer son droit de regard sur l'ensemble de la fonction exécutive et même législative. Plus fondamentalement, la suppression du Premier ministre et, donc, le passage au régime présidentiel impliqueraient l'existence d'un fort consensus sur le modèle économique et social et une pratique de la négociation entre droite et gauche pour éviter le blocage en cas de dissonance des majorités qui font encore défaut à notre pays aujourd'hui en dépit de l'avancée que constitue l'« ouverture ».

  4. Le référendum français sur la ratification du Traité établissant une Constitution pour l'Europe (TCE) a abouti a un refus. Le Traité de Lisbonne, également appelé Traité Simplifié, a été formaté d'une manière bien plus technique que le TCE et n'a pas été soumis à référendum. Le référendum reste-t-il un mode d'interrogation des citoyens viable ? Faut-il ouvrir le référendum à l'instar des votations helvétiques pour éviter qu'il ne soit utilisé en vote-sanction ? Au moment où le Traité institue les initiatives citoyennes au niveau européen, en avons-nous peur au niveau national ?

    Le rejet du Traité constitutionnel par près de 55 % des Français permet d'estimer que ce refus a dépassé largement le « vote sanction » à l'encontre d'un gouvernement. Pour mémoire, on peut, en effet, rappeler que la Traité de Maastricht a été approuvé par 51 % des Français alors même que le gouvernement de l'époque était bien plus impopulaire encore. Il faut donc accepter l'idée, ce qui n'est pas simple pour tout le monde, que les Français ont dit non à la vision de l'avenir qui leur était proposée, en l'espèce et pour simplifier, celle d'une Europe financière ouverte à tous les vents, sans véritable dimension sociale ni environnementale, hostile à l'intervention de l'Etat et à toute politique industrielle. Ils n'ont pas dit non à l'Europe, mais non à cette Europe.

    Plus précisément, beaucoup de ceux qui ont rejeté la Constitution n'étaient pas nécessairement hostiles aux améliorations institutionnelles qu'elle comportait, ils se sont surtout prononcés contre tout ce qu'elle ne prévoyait pas. C'est pourquoi l'adoption du Traité de Lisbonne par le Congrès n'est pas, à mon sens, contraire à la démocratie. Elle se contente d'améliorer le fonctionnement des institutions européennes, elle ne vaut pas quitus pour le modèle de société qui est proposé aux Européens et qui fait aujourd'hui l'objet d'un rejet de plus en plus profond des peuples en France et aux Pays-Bas, mais aussi en Grande-Bretagne, en Irlande, en Pologne...

    Le recours au référendum n'est donc pas remis en cause. Il constitue même un précieux garde-fou démocratique pour éviter que ne l'emportent des logiques technocratiques qui ne prendraient pas assez en compte les aspirations et les craintes populaires. C'est aux responsables politiques de tirer les conséquences de ces signaux populaires, ce qu'ils ont souvent du mal à faire, il est vrai. L'Acte II de la décentralisation a étendu le recours au référendum décisionnel au niveau local. Les élus ont maintenant la possibilité de banaliser le recours à la démocratie directe et, ce faisant, d'ôter la dimension plébiscitaire qui constitue encore un frein à son développement.

  5. Comment analysez-vous, avec le recul, le passage au quinquennat ? Qu'y avons-nous gagné, qu'y avons-nous perdu ?

    Le passage au quinquennat était devenu une nécessité depuis le moment où les chefs d'Etat ont décidé de considérer qu'ils n'étaient plus responsables devant les Français. Les institutions de la Vème République telles qu'elles ont été voulues par de Gaulle donnent tous les pouvoirs ou presque à un homme mais pour une durée limitée, tant qu'il bénéficie de la confiance des Français. C'est un bail très précaire, l'expulsion est immédiate. En rompant ce pacte en 1986 avec la cohabitation et encore plus en 1997 avec la dissolution manquée, en estimant qu'ils pouvaient se maintenir à l'Elysée malgré la défiance populaire, François Mitterrand et Jacques Chirac ont profondément bouleversé l'équilibre de nos institutions. Le recours au quinquennat permet de normaliser nos institutions en remettant en cause plus régulièrement la responsabilité du chef de l'exécutif. On y perd l'idée d'un président situé au-dessus des partis qui relevait cependant largement de la fiction. Il n'est pas sûr, in fine, que nous perdions à cette « modernisation » de nos institutions...

  6. Le Web flirte avec la politique, les politiciens flirtent avec le Web. Quel est pour vous de ce point de vue l'évènement le plus marquant de 2007 en France d'abord, dans le monde ensuite ?

    L'année 2007 a été marquée par l'élection présidentielle et par une participation très forte des citoyens. Le web a joué son rôle dans cette mobilisation. Ségolène Royal a su utiliser le net pour mobiliser le « peuple de gauche » et prendre le pouvoir face à la hiérarchie du PS. Nicolas Sarkozy à travers sa « NSTV » a révolutionné les campagnes sur internet en recourant quasiment uniquement à la vidéo, ce qui lui a permis de s'adresser à un public plus large et populaire. Dans le monde, on retiendra en 2007 peut-être l'émergence des sites de partage de vidéo comme Dailymotion et Youtube qui constituent des instruments nécessaires à la démocratisation du net. Je mentionnerai aussi l'apparition de facebook qui a révolutionné la façon dont les individus pouvaient entrer en contact les uns avec les autres. On constate aujourd'hui que ce site peut aussi avoir une dimension politique dans le cadre d'une campagne municipale ou pour faire vivre la communication d'un élu ou d'un ministre.

  7. Je vous repose une question posée il y a un an à André Santini : pour la première fois dans l'histoire de l'Etat, tout citoyen peut disposer avec grande facilité d'une tribune d'expression ouverte instantanément au plus grand nombre. Le Web et les blogs, le courrier électronique sont une énorme lentille grossissante pour l'information, bonne ou mauvaise, vraie ou fausse, et la diffusent plus vite que jamais auparavant. Comment analysez-vous cette montée en visibilité du citoyen individuel et sa capacité à fédérer rapidement ?

    Certes, l'expression directe semble plus facile grâce à internet mais ce n'est qu'une apparence. L'émergence des blogs marque surtout le retour de l'écrit qui reste socialement très discriminant. Par ailleurs, l'accès à internet reste coûteux et demande un minimum de connaissances. En somme, la « démocratie numérique » s'apparente plus à un régime censitaire qu'à un régime fondé sur le suffrage universel. Les « sachants » peuvent se saisir de cet outil pour disputer aux journalistes leur monopole de l'information et de l'analyse. Les citoyens éclairés, les « honnêtes hommes et femmes » du XXIème siècle peuvent certes davantage participer au débat public, de même que les jeunes et certains « activistes » qui auront pu renouveler leurs pratiques grâce au recours à des procédés de « negative campaign » par exemple. Mais le risque existe que la majorité de la population soit exclue de cette nouvelle démocratie. Trop d'information noie. Sans méthode, sans culture, internet devient un immense labyrinthe où la manipulation et l'aliénation sont rois ! Il est donc indispensable de développer le recours à internet dès l'école primaire à travers des supports de cours adaptés si l'on veut qu'internet constitue un outil d'émancipation.

  8. La crise des subprimes a récemment montré la limite du système bancaire, la banque centrale anglaise devant par exemple se porter en urgence au secours de Northern Rock. Demain, les sociétés d'autoroutes vont souffrir de la fin de la mise en place du réseau autoroutier national. Les tarifs des postes privées vont gravement souffrir du prix de l'essence. Les politiques énergétiques sont de plus en plus fondamentales pour les Etats. De nombreuses communes reviennent à la gestion publique de l'eau. Revenons-nous inéluctablement vers une gestion publique des grands services régaliens et si oui, comment pensez-vous que l'Union Européenne pourra faire marche arrière sur la libéralisation de ces services ?

    La France s'est battue pour faire reconnaître les services publics au niveau européen. C'est un acquis qu'il faut continuer à défendre. On le voit encore aujourd'hui, sans l'intervention des collectivités territoriales, des espaces immenses du territoire national seraient toujours dépourvus de couverture de réseau mobile ou d'internet à haut débit... Pour autant, il faut accepter de mettre en concurrence les services publics avec des entreprises privées à « qualité égale » et à « service égal ». J'avais travaillé en 2004 sur le projet d'ordonnance sur les partenariats public - privé inspiré de la « private finance initiative » britannique. Le recours au PPP permet de concilier la liberté d'initiative des collectivités publiques et le savoir-faire et les ressources financières du privé. C'est ainsi, par exemple, qu'a été financée la réfection de la Galerie des glaces du Château de Versailles. C'est grâce aux PPP que nous pourrons rénover nos universités, construire de nouvelles lignes TGV et lancer de nouveaux projets immobiliers (hôpitaux, commissariats, prisons...). L'Europe a trop souffert d'une opposition manichéenne avec les Etats et l'intervention publique. L'urgence aujourd'hui est de relégitimer le projet européen en l'appuyant notamment sur l'intervention publique par exemple dans le domaine de la recherche et de l'industrie à l'image du projet Iter.

  9. S'il ne fallait garder qu'un seul restaurant à Paris, lequel garderiez-vous ?

    Casa Bini, rue Grégoire de Tours dans le 6ème. Une cuisine italienne subtile dans un cadre agréable. J'y ai croisé un jour Carla Bruni, mais cela n'a rien à voir...

  10. Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

    L'élection présidentielle américaine constitue assurément le grand évènement de 2008. Je suis déjà frappé par les nouveautés que permet le net. Je pense en particulier aux podcasts audio du New-York Times et aux podcasts video de CNN qui permettent aux Européens de suivre « en direct » la campagne US sur un ipod ou un iphone. Le public de cette élection est devenu mondial. Y-aura-t-il un feed back de l'opinion mondiale qui influencera le choix du candidat ? Probablement non, mais c'est déjà un changement considérable de pouvoir suivre ce débat fondamental pour notre avenir. Je devrai être à Washington pour le « supertuesday » du 5 février, ce sera l'occasion d'examiner dans le détail le rôle d'internet dans ces primaires.

  11. Jean-Pascal, merci.