Tristan pousse une gueulante, parfaitement justifiée, contre le site des Assises du Numérique. Je vais en rajouter une couche, mais sur un autre sujet, car ce matin en découvrant son billet et passant sur le site en question, il était heureux que je sois assis justement...

  1. La journée prévue le 29 mai à Dauphine est un n-ième comité machin, une réunion de commission truc. On se réunit, on papote gentiment entre personnes "bien informées". Où sont les propositions, quels sont les projets de décrets, règlements, lois sur la table pour favoriser l'innovation numérique, quelles sont les initiatives d'ores et déjà planifiées ? Si vous lisez le programme de la journée, rien de tout cela. On n'est pas du tout dans une ère de prescription, on n'en est même pas au diagnostic, on en est encore à la consultation. Il faut aller plus vite, bien plus vite que cela.
  2. A part la présence de Tariq Krim dans l'atelier numéro 3, les PME et startups sont totalement absentes des panels. Or à mon avis, la croissance que veut impulser Besson dans le domaine des TIC [1] ne pourra venir que des PME fortement innovantes, pas des grosses entreprises déjà installées. A l'heure où Orange taille dans le gras de ses labos de R&D en France et où l'emploi classique des gros entrepreneurs informatiques installés dans l'Hexagone part vers d'autres cieux, je considère qu'il s'agit d'une erreur stratégique gravissime de ces Assises du Numérique. Ce n'est pas sur la base des gros équipementiers et des SSII qu'on fera de l'Innovation dans ce pays.
  3. Ne sont absolument pas évoquées deux des sources du problème, à savoir la formation initiale qui doit être plus dirigée vers un esprit d'entreprenariat et sur des sujets valorisables d'une part, et la frilosité de nos investisseurs institutionnels d'autre part. Tout notre système de favorisation des nouvelles technologies est orienté dans une optique d'aide et assistance, ce qui me semble être à côté de la plaque. J'aurais voulu un atelier "comment faire émerger des projets innovants en France" qui ne soit pas du tout une table ronde mais une séance avec Eric Besson seul sur scène prenant les suggestions, commentaires et réflexions de la salle. Sans une telle intervention, ces "Assises" me semblent inutiles.
  4. Je suis choqué par le fait que l'inscription à cette journée, organisée par l'Etat, soit payante et pas qu'un peu, 300 euros HT. Je n'attends pas de l'Etat qu'il me fasse payer pour pouvoir donner mon opinion sur le sujet, alors qu'il se trouve que je suis un peu au coeur du dit-sujet, et qu'il engraisse par là-même une boîte de comm aussi douée pour le Web que PPPAgency...
  5. La seule intervention visible d'Eric Besson pour le moment est la suivante : "Eric Besson prend une leçon de web 2.0 chez Dailymotion". Ah ouais... Bon. On y a parlé de DailyMotion, point. Je vais m'abstenir de commenter plus avant, je risquerais de devenir un peu rude.

Je crois que comme d'habitude, la France prend cela de façon trop classique, trop jacobine. Sans penser différemment. Il faut faire du nouveau, avec des méthodes nouvelles et des hommes nouveaux. Cela avait bien démarré, avec la nomination de Besson, qui sait correctement se servir de ses neurones. Malheureusement, on est retombé vite dans la tarte à la crème habituelle.

J'attends du gouvernement qu'il aille bien plus loin. Voici quelques pistes auxquelles je tiens personnellement, en vrac :

  • que tout étudiant créant dans les deux ans de sa sortie d'études une entreprise sur la base de son projet innovant de fin d'études technologiques bénéficie automatiquement ou presque non seulement du statut JEI et des exonérations de type ACCRE auxquels il a le droit mais d'une place en incubateur, et que son entreprise soit automatiquement évaluée par l'OSEO pour une attribution éventuelle d'aides financières directes,
  • que le gouvernement maintienne la liste des JEI, qui ne sont aujourd'hui gérées qu'au niveau départemental et encore uniquement du point de vue fiscal ou presque. Que toutes ces entreprises se voient automatiquement aidées par le Secrétariat d'Etat au Commerce Extérieur dans leur démarche export.
  • il faut affiner le statut JEI. Celui-ci a déjà plus de six ans. Il est temps d'un premier bilan et d'une évolution si nécessaire,
  • que les formations d'ingénieur focalisent sur des sujets de fin d'étude et stage valorisables et que la création d'entreprise soit un UV obligatoire de plusieurs mois de toute formation d'ingénieur,
  • que les banques et capitaux-risques ou -développement soient incités fortement à investir dans l'innovation technologique. Les FCPI ISF qui viennent d'être mis en place sont un excellent premier pas ; il faut aller plus loin. Il faut étendre le procédé à un investissement direct du particulier de son ISF dans les JEI, sans nécessairement passer par des FCP. Il faut que les investisseurs soient plus pro-actifs, au lieu d'attendre que les projets arrivent dans leur boîte aux lettres. Il faut passer à une évaluation centralisée ou décentralisée des projets étudiants en Université ou Grande Ecole pour que les projets vraiment porteurs et innovants se voient directement proposer un financement. Il faut aller chercher l'innovation là où elle se trouve, quelque soit son état initial et qui que soit la personne qui la porte.
  • que les Assises dont je parle plus haut ne soient pas un n-ième salon où l'on cause mais une chambre de retour d'expérience et d'input de la part des JEI vers le Ministre ; assez de causeries, du concret,
  • que le gouvernement assume enfin une position ferme et définitive contre les brevets logiciels, que même les USA commencent à décrier (Cf. plusieurs articles récents expliquant que les brevets logiciels dégradent la situation de l'innovation aux USA et que la qualité des dits-brevets a dramatiquement chûté au cours des années),
  • que le gouvernement arrête d'écouter un Olivennes qui se lamente sur la baisse des ventes de disques mais a réduit la taille des rayons disques des Fnacs même si ce rayon disques reste le seul des magasins dont les résultats atteignent ou dépassent les objectifs fixés (cherchez l'erreur... j'aime qu'on me fasse prendre des vessies pour des lanternes),
  • il faut arrêter la course aux taxes sur la technologie. Le coût des salaires étant ce qu'il est dans notre pays, il est illusoire de penser que l'on peut faire émerger des constructeurs de technologies ici si la technologie est de plus en plus taxée. Il est impossible d'envisager la moindre compétitivité technologique avec l'Asie si les produits locaux sont déjà écrasés par un prix trop élevé,
  • et enfin il faut continuer à simplifier les procédures administratives des entreprises, encore bien trop énormes, trop pénibles et surtout trop chères. S'il fallait le rappeler et contredire les propos publics du gouvernement, les charges pesant sur les entreprises continuent à augmenter, insidieusement, de façon détournée. On réorganise ici, on réaffecte là, on change le modèle ici. In fine, ça augmente, point. Les deux premières dates-clé d'une entreprise sont deux ans et cinq ans après la création. Il faut impérativement que nous disposions de plus de JEI créées, de plus de JEI passant le cap fatidique des deux ans, de plus de JEI stabilisées à cinq ans.

[1] on est déjà passé des NTIC aux TIC, c'est pas si mal... Un jour j'espère, nos gouvernants se rendront compte que cet acronyme fourre-tout ne dit rien et on passera enfin à quelque chose de plus précis. En général, quand mon interlocuteur me dit NTIC ou TIC, c'est qu'il ne sait pas du tout de quoi il parle...

Mise à jour : je vous promets que Ludovic Dubost et moi ne nous sommes pas concertés pour parler des Assises du Numérique au même moment, mais il me semble que nous soyons totalement en phase sur le sujet... (via Tristan par AIM)