J'ai survécu à l'INPI. J'ai survécu à ce que la France a de pire dans sa bureaucratie rétrograde, dans son fonctionnariat désagréable et vieillot.

J'avais une marque à déposer. Je me suis donc rendu sur le site l'Institut National de la Protection Industrielle. Surprise, le site dispose d'un formulaire en ligne me permettant de remplir ma demande. C'est mal foutu mais ça marche. Super. Mais, mais, mais. Non, je rêve, impossible de soumettre en ligne et payer en ligne. Le formulaire génère un PDF qu'il faut imprimer, tenez-vous bien (tenez-vous mieux...), en CINQ exemplaires. Ensuite, il faut soit le déposer physiquement à l'INPI ou une de ses antennes, soit l'envoyer en recommandé AR, soit le faxer ; mais attention, le faxer vous coûtera CENT euros de plus... Si, si... Comme je doute fortement de l'hyper-réactivité de l'INPI à la réception d'un recommandé, je décide de me déplacer.

Continuons le processus. J'imprime donc docilement mes cinq exemplaires, que je signe et tamponne, et je me prends par la main jusqu'au siège de l'INPI, 26bis rue de Saint-Petersbourg à côté de la place de Clichy à Paris. Le nombre d'employés en train de fumer un clope devant la porte donne déjà une idée de l'ambiance studieuse qui y règne. Le monsieur à l'accueil est souriant et poli, me dirige vers le premier comptoir à droite dans le long couloir du RdC. Ceci dit, j'ai plus l'impression d'arriver dans une antenne de l'ANPE que dans l'organisme chargé de la protection des brevets marques et logos nationaux... Bonjour madame, c'est pour un dépôt de marque. Oui monsieur, on va vous recevoir, asseyez-vous là. Suivent cinq personnes pour la même raison, elles s'assoient là aussi. Pendant ce temps, les deux conseillères chargées de recevoir les clients ont fini de traiter le leur et papotent devant nous, un verre d'eau à la main, en regardant leur montre et pestant parce qu'il reste du monde alors qu'on approche à grands pas de 17h. Au bout d'un moment, l'une d'elles s'approche et nous dit écoutez il y a beaucoup de monde ici, allez directement au guichet tout au fond du couloir !!! Comment se débarasser de son boulot quand on n'a pas envie de bosser ! On se retrouve à cinq assis devant le guichet du fond, une jeune fille est debout devant le guichet qui est vide, la fonctionnaire étant partie à la recherche d'on-ne-sait-quoi. Arrive un autre gars comme ça en passant qui nous demande ce qu'on fait là, puis nous dit mais non c'est pas là allez venez et il nous ramène aussi sec au guichet d'origine... Une jeune employée dans son bureau en verre nous regarde faire notre circuit genre "les douze travaux d'Asterix" morte de rire.

Là, la mamie qui avait éjecté son boulot peste à nouveau et finit par nous recevoir un par un. Et peste derechef en permanence contre ce trop-de-boulot. En nous disant de nous dépêcher parce que la caisse ferme à 16h30 et qu'il est 16h20. Détail croustillant, il y a des affiches partout - y compris à la Caisse - indiquant que la fermeture est à 17h précises... Ah oui, et puis elle râle aussi parce qu'il y a du bruit, qu'il y a des gens qui passent. Elle doit sourire quand elle prend un PV... La seconde cliente au guichet, avec la seconde mamie, s'entend répondre qu'il lui manque un formulaire pour ses quinze ou vingt renouvellements de marques. Elle en fait apparemment régulièrement et n'est pas d'accord. La mamie finit par lui accorder que ça passe avec ce qu'elle fournit...

Au bout de quelques minutes, on me rend un de mes cinq exemplaires, avec un n° d'enregistrement, agrafe les quatre autres avec difficulté malgré une agrafeuse automatique (!), et me tend un bon de pré-commande à amener avec mon payement à la Caisse. Oui, vous avez deviné, la Caisse est au fond du couloir, avec l'autre guichet.... La jeune fille poireaute toujours, la gueule défaite, devant son guichet vide.

Des gens passent dans tous les sens en glandouillant, les mains dans les poches. Une dame passe en demandant "des brevets déposés ?", la geignarde répond "non pas aujourd'hui" !!! Aaaaah le dynamisme des entreprises françaises :-) Il y a quelques années , c'est Hitachi qui déposait par jour le nombre de brevets que Thomson déposait par an, non ? Quinze secondes plus tard une autre passe et demande également "des brevets déposés ?". Je manque d'éclater de rire, la jeune fille assise à côté de moi qui elle aussi vient déposer une marque pouffe et me jette des regards affolés.

La caissière, elle, a oublié de tomber dans la potion magique quand elle était petite. A côté d'elle et derrière un long guichet en U, trois fonctionnaires désoeuvrées. Aucune idée de ce qu'elle font mais il est marqué partout "fermeture à 17h". C'est pile à ce moment-là qu'une quatrième déboule de l'arrière du guichet et s'en va en jetant un "bonsoir, à demain". Il est 16h30 très précises, pas 17h. Après m'avoir marmonné un "b'jour m'sieur" presqu'inaudible, la caissière me rend sans un mot un reçu en échange de ma commande et de mon chèque. Wowlala, ça respire l'innovation et l'industrie (lourde) ici. La politesse et le sourire aussi.

Je repars sidéré. Le fonctionnement de cette institution est antédiluvien. Une réforme s'impose. J'ai perdu 2h30 pour être certain que mon dépôt serait enregistré aujourd'hui même et ne pas perdre le temps de l'envoi AR. Et encore, je ne suis pas trop loin de la place de Clichy. Comment veut-on servir les déposants de marques et brevets, bref les créateurs de valeur, avec un organisme aussi confit dans sa franchouillardise ?