Tout s'est passé brutalement. Sans alerte préalable. Irrémédiablement. Le mardi 21 avril 2009 très précisément. Hier soir. La chronologie des événements n'est pas encore totalement établie avec précision mais une chose semble pourtant sûre : ce sont deux déclarations du Secrétaire d'Etat à l'Economie Numérique qui sont à la source de l'effondrement que tout le monde appelle désormais le BNB, le Big Net Blackout.

Reprenons donc. Depuis plusieurs mois, les industries du disque et les diffuseurs de contenus menaient un lobbying intense auprès du gouvernement pour qu'une politique différente soit menée. Puisque ni l'intimidation ni les procès, ni les DRM, ni les contrôles des fournisseurs d'accès n'avaient donné de résultats probant, l'exemple de la Grande-Bretagne où la police entre à loisir dans les ordinateurs familiaux avait commencé à rassembler autour de lui, malheureusement. Il y a trois mois donc, le Ministre a repris comme un seul homme le document soumis par les lobbies et a recommandé des cyber-pouvoirs étendus pour la police au nom de la traque du terrorisme, de la pédophilie et du crime organisé. Le Parlement a voté le projet jeudi dernier à 11h17. Lundi vers 17h00, le Ministère de l'Intérieur annonçait avoir mené un premier jet de cyber-intrusions préventives...

Tout s'est emballé mardi en début d'après-midi quand la Sacem a porté plainte contre 228 personnes accusées de détenir illégalement plus de 2000 chansons chacune. Il était évident pour tous que les informations concernant ces 228 personnes n'avaient pu être collectées que par la cyber-intrusion préventive rendue publique la veille. Terrorisme, pédophilie et crime organisé. Et musique donc.

Dans les heures qui ont suivi, des milliers de personnes ont commencé à externaliser puis protéger leurs données, supprimant tout d'abord de leurs disques durs tous les fichiers compromettants pour les placer dans disques réseau distants sécurisés. Les échanges de données ont pendant ces premières heures cru de 2350% par rapport à la veille à la même heure, excusez du peu. Des ralentissements très net de l'Internet ont commencé à se faire sentir.

Un article publié dans un forum des usagers du fournisseur d'accès Free a alors mis le feu aux poudres : un outil gratuit, disponible pour toutes les versions de Windows, Macintosh et Linux, permettait visiblement de détecter les cyber-intrusions "légales" et éteindre en urgence la machine. L'outil, de diffusion pour le moins confidentielle jusqu'alors, s'est retrouvé instantanément en tête du hit-parade de tous les téléchargements dans le pays.

Devant l'afflux de demandes, les serveurs le proposant ont rapidement été écroulés et des miroirs ont été mis en place un peu partout. Mais ces miroirs eux-mêmes se sont écroulés en cascade comme un chateau de cartes, réduisant la plupart des grands serveurs de données de l'hexagone et souvent d'ailleurs à un misérable "Server unreachable". Le mauvais dispatching de certains hébergeurs a fini par créer les conditions d'un gigantesque DoS (Denial of Service) à l'échelle du pays, voire au-delà.

La seconde déclaration du Ministre est intervenue à 22h00 sur la chaîne de télévision LCI : il y déclarait que le mouvement de panique des internautes justifiait la Loi qui porte désormais son nom et a donc annoncé que les cyber-intrusions allaient se poursuivre, tous azimuths.

A l'heure qu'il est, soit exactement 17 heures après le communiqué de presse de la Sacem, je suis dans l'impossibilité d'envoyer cet article à mon journal par courrier électronique. Ce n'est pas que le mail n'arrive pas, il ne quitte même pas ma machine. De toute manière, le site de mon journal est inaccessible, comme 95% du Web. Je m'apprête à faxer mon article, ce qui ne m'est pas arrivé depuis 1994.

Le grand blackout électrique américain avait eu pour effet de bord inattendu un baby boom. un Ministre vient-il de donner un coup de pouce à la natalité hexagonale - qui n'en avait pas besoin - tout en ramenant le pays aux modes de communication des années 1980 ?