Je reviens de Paris. Je reviens de la Maison de la Chimie, rue Saint-Dominique, où j'ai assisté avec des centaines de personnes au "Séminaire" gouvernemental intitulé Numérique : Investir aujourd'hui pour la croissance de demain. Et très franchement, et au risque de déplaire à NKM et son équipe, je me demande pourquoi je ne classe pas cet article dans la catégorie TC...

  • Côté méthode, ce "séminaire" est franchement choquant. Plusieurs personnes taggées "presse" (et n'étant pas des blogueurs) assises autour de moi exprimaient la même opinion. Nous avons eu le droit à trois panels, chacun avec trop d'orateurs pour qu'ils puissent vraiment développer leur propos et sans aucune interaction entre eux. A la fin de la journée, Nathalie Kociusko-Morizet a, je cite, restitué les travaux, fin de citation, à François Fillon. Travaux ? Qué travaux ? Les dits-travaux étaient également supposés représenter les, je cite à nouveau, discussions. Qué discussions ? NKM a alors sorti d'un chapeau des "conclusions" résultant de ces travaux. Qué conclusions ? Elles sortent d'où ? Fillon a dans la foulée remercié les Ministres et les orateurs pour leurs "travaux" et a embrayé sur sa réponse, obligemment posée sur le pupitre devant lui par son gorille de service. En fait de "séminaire", j'ai assisté à une maousse opération de comm pratiquement sans intérêt aucun, si ce n'est du point de vue politique. Les seuls orateurs sérieux, efficaces et qui ont parlé vrai (pour reprendre le mot déjà ancien de Rocard) ont été, en ordre décroissant d'intérêt, Michel Rocard (époustouflant, une bête de scène), Alain Juppé (excellent et qui a l'air de s'entendre comme larrons en foire avec Michel Rocard) et finalement Marc Simoncini de Meetic qui a vraiment été très bon. Les autres orateurs ont navigué entre le hors-sujet, l'utopie et le soporifique léger voire profond ; la palme en cette dernière matière revenant à Frédéric Mitterrand et tout son panel, complètement hors scope par rapport au thème de la journée.
  • Michel Rocard a bluffé l'assistance... NKM lui a demandé d'intervenir au débotté, ce qu'il n'avait visiblement pas prévu. Il fut bon, très très bon. Drôle voire hilarant, précis, ciblé. Vraiment une bête de scène. Personne ne lui arrive à la cheville quand il se lache. La période Meuneuheu est loin. Malheureusement, il a également jeté un certain froid sur le "séminaire" et ce n'est rien de le dire : en gros, il a déclaré qu'il était vain d'espérer que le Grand Emprunt (qui n'a de "grand" que le nom mais sera nécessairement assez limité dans le montant, dixit) aura bien d'autres chats à fouetter bien plus importants qu'un déploiement national tous azimuths de la FTTH à quarante milliards d'euros (excusez du peu...).
  • Un panel plus tard, Alain Juppé a légèrement rétabli l'ambiance qu'il avait clairement senti plombée par Rocard mais sans donner trop d'optimisme aux Ministres présents et au public. Côté chiffres, et alors que Rocard et lui s'étaient toujours refusés à donner la moindre indication, Juppé a dit qu'un investissement à 40 milliards ne laisserait que peu de choses du Grand Emprunt. Clairement, la cible est la cinquantaine de milliards d'euros.
  • Une mention spéciale pour Hervé Yahi de Mandriva qui a réussi l'exploit, lui le patron d'une boîte de techos faisant du libre, de prononcer le mot "geek" djeek alors que Fillon, qui nous a raconté avoir testé NCSA Mosaic dès 1993, l'a prononcé correctement, et pour le sénateur Retaillau qui a parlé du "rapport Pétain" au lieu du "rapport Pata (sp?)" !
  • Je le redis, aucune interaction avec la salle. Rien, que dalle, niente, peanuts. Moi qui avait proposé à Eric Besson (qui avait l'air séduit par l'idée) de réunir tous les patrons de JEI de France dans une salle pour une session d'interactivité pure et collecte de propositions, je suis resté pour le moins sur ma faim...
  • Aucune connectivité, réseau wifi de la Maison de la Chimie protégé par mot de passe et inaccessible. Wow.

Le gouvernement continue à privilégier les Grands Travaux. Le 100 megas symétrique partout, dans chaque appart, chaque maison, chaque ferme, chaque bled. Bon. Je continue à penser que c'est de la bêtise, que ce n'est pas cela qu'il faut faire pour non pas investir DANS le numérique mais plutôt investir LE numérique. Que la création de croissance *pérenne* ne viendra pas de là. Moi, ce que je souhaite, ce n'est pas un plan à 40 milliards, c'est bien plus simple :

  • constituer sous fonds publics de faible importance une commission ou fondation nationale (ou appelez ça comme vous voulez) d'aide aux projets du numérique,
  • brancher cette commission sur TOUS les professeurs d'université et grande école responsables de cours d'informatique ou de technologie numérique (hardware, vlsi, signal, etc) d'une part, et les business angels, investisseurs institutionnels ou privés d'autre part,
  • leur demander de répercuter sur la commission tous les projets estudiantins ou de recherche pouvant donner lieu à industrialisation,
  • évaluer en commission les dits-projets,
  • brancher les projets passant à travers les fourches caudines sur les investisseurs,
  • "rétribuer" les départements d'origine de ces projets par une enveloppe extraordinaire des fonds publics alloués annuellement à la commission.

Comme ça, on a à relativement peu de frais les projets, l'entreprenariat et la carotte pour les universités/grandes écoles. Contrairement à ce qu'a affirmé sur scène la députée Laure de La Raudière, je ne crois absolument pas que les entreprises numériques gagnantes de demain sortiront des domaines dans lesquels nous excellons déjà (elle m'a cité le luxe, l'environnement, etc.). Je crois fermement que nous n'avons aucune idée du domaine d'activité des futurs Netscape et Google.

En attendant, je souhaite bien du courage à Marc Simoncini mais je le rassure : tout le monde n'ignore pas où se trouve la Finlande, quelle est sa culture, sa langue, sa position industrielle. Comme le disait Marc Andreessen, une entreprise numérique fait face à trois challenges : "l'embauche, l'embauche et l'embauche". Il suffit d'être bien plus exigeant à l'embauche. Non ?

Ah au fait, le mot Hadopi n'a pas été prononcé une seule fois. Même durant le panel de Mitterrand que je n'ai suivi qu'en partie parce que je me suis assoupi, on m'a confirmé que le mot n'était pas sorti. Les anciens égyptiens effaçaient les noms des stèles pour que le souvenir même des personnes honnies s'efface. Hadopi, une loi honteuse ? Apparemment, le troisième panel a,largement parlé d'Hadopi. Bon :-) Mon interlocuteur a du dormir aussi... ;-)