Je l’ai reconnu au premier regard. C’est un grand capitaine d’Industrie français. Pour être plus précis, c’est un homme que les lieutenants du journalisme appellent un grand capitaine d’Industrie. Un hebdomadaire palmipède a beau tenir consciencieusement la liste de ses échecs et des milliards engloutis, rien n’y fait ; c’est un grand capitaine, on vous dit !

Le véhicule couleur anthracite, long comme un bateau, aux vitres soigneusement occultées par des rideaux, vient de se garer le long de cette superbe contre-allée parisienne. Le chauffeur s’extrait de son siège, avec une élégance et un style certains, et réajuste sa casquette avant d’entamer un tour de la voiture. La scène me fascine, je reste les yeux rivé sur cette casquette, cet uniforme, cette gigantesque berline, cette porte arrière qui attend patiemment d’être ouverte par le larbin.

Le chauffeur se plante alors devant cette porte, enlève sa casquette pourtant si soigneusement vissée sur ses cheveux courts parfaitement taillés et la baisse en signe évident de salut, de déférence, peut-être de soumission, et enfin actionne la poignée.

La main gantée qui apparaît alors me fait rire aux éclats. J’imagine un Michael Jackson à la française, en costume Lapidus et loden de cachemire, ganté du meilleur cuir du Faubourg Saint-Honoré. Mais lorsque le propriétaire de cette main apparaît, mon rire se fige. Aucun sourire n’éclaire ce visage, et la dureté s’y lit aussi clairement que la frime chez les usagers de téléphone portable. Il sort enfin de la voiture avec un petit remerciement pour son larbin, si obséquieux, mais toujours sans sourire. Dieu, que cet homme a l’air méchant. Lui arrive-t-il jamais de rire sans arrière-pensée ? Ses si nombreux et si parfaits sourires de télévision ne sont-ils donc qu’un excellent cinéma ?

Mais le climat, qui décidément ne respecte ni le pouvoir ni l’argent, fait des siennes et la pluie vient rendre ce petit matin vraiment froid encore plus gris. Refusant poliment le parapluie sur lequel son larbin s’est instantanément jeté, je le vois avec grand étonnement plonger la main dans une poche de son imperméable et en sortir un superbe bob bleu, impeccablement plié en quatre. Oh pas un bleu ciel ni turquoise bien entendu, mais un bleu foncé jurant quand même assez nettement avec son imperméable gris clair. Un couvre-chef assez peu conventionnel chez ce type d’homme dans ces circonstances…

Le capitaine ajusta son bob sur sa tête aussi soigneusement que son larbin l’avait fait pour sa casquette, et baissa les yeux vers le sol désormais humide de la contre-allée.

Ce bob devait être magique ! Ou alors il opérait une thérapie temporaire, diffusait au cerveau une fabuleuse médication inventée par quelque génial rebouteux !

Quoiqu’il en soit, quand il relevât les yeux, un sourire éclairait son visage ! La dureté avait fait étrangement place à l’amusement. J’aurais aimé avoir le courage de lui dire à quel point son bob le rendait ridicule, à quel point le grand capitaine avait désormais l’air d’un petit vieux partant acheter sa tranche de jambon et ses coquillettes, mais son sourire, son sourire !

La prochaine fois que vous soupçonnez votre patron d’être un odieux personnage et que vous êtes à deux doigts de le lui dire, offrez-lui donc un bob.