(Il y a ce soir dans le supplément Education du Monde (papier) un long dossier sur "Langues, l'école en échec" qui m'a fait beaucoup réagir à sa lecture, et que je vous recommande si le sujet vous intéresse. Je vais tenter de mettre ma pensée en forme noir sur blanc sur ce blog un peu plus tard ce soir.)

Commençons par plusieurs anecdotes personnelles, qui valent bien entendu ce qu'elles valent et ne sauraient être généralisées. Elles sont cependant intéressantes pour le sujet.

  • je suis arrivé en classe de 6ème (septembre 1975) avec un bagage minimal de l'anglais. Une cinquantaine de verbes de base, les nombres, des phrases usuelles. Pas de quoi fouetter un chat, mais déjà nettement plus que ce que mon fils aîné a eu dans son école du 21ème siècle en milieu de CM2. Mon instit de l'époque était tout simplement douée et elle pensait que c'était important.
  • mes cours d'anglais de la 6ème à la 3ème ont été en-dessous de tout ; pour être clair, la langue principale du cours était le français, et nous sommes tous sortis de 3ème avec un niveau déplorable. Mes cours d'espagnol en 4ème et 3ème étaient tellement nuls que je ne me souviens même pas de la prof, ce qui est pour moi exceptionnel.
  • en seconde C, je suis arrivé à l'Ecole Bilingue, 50% d'anglophones de naissance dans l'école. Placé dans une classe de niveau avec des cours sans aucun mot de français. Cela n'a pas été la panacée parce que les profs de bas niveau n'étaient pas les meilleurs, mais j'ai fait autant de progrès en anglais en 6 mois là-bas qu'en 4 ans de collège...
  • en Sup et Spé, c'était de nouveau désespérant. Avec en plus le désintérêt assez net des élèves de Sup et Spé pour ce qui n'est pas scientifique vu les coefs des matières scientifiques... Faut dire aussi que fonder à 100% l'anglais d'un Math Spé M' sur la seule lecture et les commentaires de Time Magazine n'était pas la meilleure manière de nous passionner, j'en ai peur.
  • à l'X, c'était encore pire. Mes cours d'anglais et espagnol étaient, il n'y a pas d'autre mot pour le dire, minables. C'était avant la période TOEFL obligatoire pour tout le monde.
  • heureusement, l'informatique m'avait depuis longtemps forcé à me gaver d'anglais à longueur de journée. La participation au W3C m'a forcé également à m'immerger dans des conférences téléphoniques, un flot de mails et des réunions formelles qui m'ont fortement bousculé et fait progresser à très grande vitesse.
  • quant au castillan, si je le parle couremment et sans aucun accent, cela n'a rien à voir avec l'éducation nationale... C'est surtout la superbe réussite tout d'abord de mon coiffeur espagnol (pendant plus de dix ans) de la rue de Bretagne à Paris qui a toujours refusé de me baragouiner le moindre mot de français sachant que j'apprenais sa langue (de toute manière, son français était pour le moins fruste), de mes séjours de vacances au Canaries ensuite, de ma volonté de ne parler qu'espagnol en présence d'espagnols enfin.
  • j'ai appris le suédois en 6 mois de présence en Suède, seul avec ma méthode Assimil (si, si, c'est vrai). Quelques cours ensuite à Paris mais bon, cela ne valait pas la pratique quoditienne.
  • j'ai appris ce que je sais de yiddish en prenant des cours à Paris ; mais si j'étais le seul de la classe à pouvoir correctement nasaliser un n ou un m, c'est parce que j'ai toujours fait très attention à reproduire précisément les sons et aucunement grâce à l'action des enseignants.
  • j'ai appris ce que je sais du xhosa seul, avec un bouquin acheté en Afrique du Sud.
  • j'ai appris ce que je sais du japonais en partie dans des cours, en partie seul ; l'absence de pratique et de suivi de cours est en train de m'en faire perdre une grande partie
  • je l'ai dit plus haut, je n'ai absolument aucun accent en castillan. En Espagne, on me demande souvent d'où je viens en Espagne. Quand je dis que non je suis français, on me répond parfois "oui bon certes tu es né là-bas mais tes parents sont d'où en Espagne ?". Ma prof d'espagnol de terminale se souvenait de moi comme d'un très bon élève mais elle n'a jamais su que ses cours n'y étaient pour rien et mon coiffeur pour énormément...
  • en anglais, j'ai du mal à me débarasser d'une pointe parfois costaud d'accent français. En suédois, mon accent français est faible, voire très faible, mais est encore là. Dans aucun de ces trois cas, l'Education Nationale française ne m'a correctement formé.

SuperDupontTout ça pour vous dire que si l'Education Nationale m'a donné des bases en langues vivantes, elle m'a surtout fourni des mauvais professeurs oeuvrant avec des mauvaises méthodes. La plus grande partie de l'enseignement de l'anglais et de l'espagnol reçue par moi durant mes études était fondamentalement ratée. La langue la plus facile à apprendre est la cinquième. Cette boutade que beaucoup ont déjà entendu a au moins un mérite : elle est absolument exacte.

L'enseignement efficace d'une langue vivante ne peut passer que par des méthodes immersives. Comme dans le cas de l'Université d'Helsinki qui garantit que ses cours de finnois amènent en trois mois à un examen réussi (je rappelle que le finnois n'est pas une langue indo-européenne mais est une langue ouralique agglutinante présentant 15 cas par mot...). Une méthode immersive d'apprentissage d'une langue impose tout d'abord un niveau de compétences suffisant dans la langue en question pour l'enseignant. Comment veut-on que des enfants à qui on présente les rudiments de l'anglais se débarassent d'un accent franchouillard quand l'enseignant a lui-même ou elle-même un accent franchouillard ? Comme il est bien entendu illusoire de disposer dans toutes les écoles de France d'enseignants d'anglais parlant un BBC english, et comme les méthodes audiovisuelles n'ont pas fait leurs preuves, il faut envisager les choses différemment : si l'accent de tous les jours ne peut venir via l'école, il doit venir d'ailleurs. Que cela soit en anglais ou en toute autre langue, la France doit battre sa coulpe, ravaler sa fierté (la Fraaaaannnnnce....) et systématiser de façon drastique les émissions télévisées en version originale sous-titrée. Les dessins animés et films pour enfants doivent rester en VOST sauf pour les plus petits. Les films pour adultes doivent être projetés en VOST. Les versions doublées qui sont la régle dans nos salles de cinéma doivent devenir l'exception. Je propose très sérieusement que l'industrie du film fasse payer au spectateur le coût du doublage qui est nettement supérieur à celui du sous-titrage et que les billets VF soient plus chers que les billets VOST.  Alors oui, certes, la fierté de ce grand pays dont la langue reste celle de l'Union Internationale des Postes après avoir été celle des érudits de tout l'Occident et de la diplomatie mondiale en sera mise à mal. Mais cela sera un mal pour un très grand bien. La formation de l'oreille aux sons d'une langue est la clef de voute de l'apprentissage d'une langue. Je connais trop de français parlant anglais comme Maurice Chevalier, totalement infoutus de prononcer la lettre y en suédois, ou n'arrivant pas à lire correctement une jota espagnole même après vingt ans de pratique.

Il faut ensuite changer la méthode d'enseignement. Un cours d'anglais ne doit pas être fait en français comme c'est trop souvent le cas. Le français doit être totalement banni, sauf exception, des cours de langues vivantes. Strictement interdit, point.

Il faut ensuite arrêter de focaliser sur la littérature d'abord, sur les bôôs textes. On ne peut aisément se lancer dans cela sans maîtriser un minimum la langue d'abord. Maîtriser un minimum la langue implique les capacités suivantes : lire au moins superficiellement un journal, se débrouiller seul dans la rue en immersion linguistique, regarder la télévision ou un film, discuter même superficiellement avec des gens, comprendre toutes les grandes lignes du journal télévisé. Et surtout commencer à être capable d'inférer la signification d'un mot à partir du contexte. Il est tout de même hallucinant de constater que l'Education Nationale m'avait appris à conjuguer en anglais le verbe "moudre" avant même de m'apprendre à demander mon chemin dans la rue et que mon fils aîné apprend le preterit de verbes irréguliers rares alors qu'il ne maîtrise pas certaines phrases de base fondées sur le présent du verbe être. Voila, c'est tout le problème de l'enseignement des langues ici, on enseigne ça comme on enseigne la géographie ou les arts plastiques, alors que l'acquisition d'une langue vivante est quelque chose de très spécifique, de très différent.

La méthode audivisuelle ne sert à rien si l'enseignant n'arrive pas à passionner lui-même ou elle-même ses élèves, tant que la maîtrise de la discrimination verbale à l'oral n'est pas maîtrisée. En clair et en décodé, cela ne reste qu'un outil et le résultat restera mauvais si l'enseignant est moyen car il est et reste insupportable pour la plupart des élèves de ne rien entraver à un DVD parce qu'au contraire du prof, le DVD ne fait pas d'effort de prononciation directement adapté à son auditoire. C'est la garantie de s'arrêter toutes les trois minutes pour détecter et noter un mot, et je n'ai jamais rien connu de plus pénible dans l'apprentissage d'une langue. Un DVD ou un logiciel peuvent être adaptés à un niveau moyen d'auditoire, mais jamais correspondre précisément et surtout entièrement au niveau d'un groupe donné. En d'autres termes, la méthode audiovisuelle aurait un intérêt certain et presque garanti si l'enseignant d'une langue vivante avait les moyens techniques, la qualité d'accent et le temps de réaliser des sources audiovisuelles très précisément adaptées à sa classe au moment de leur visualisation. Ce qui bien entendu relève de l'utopie pure et simple...

L'enseignement d'une langue vivante est en fait quelque chose de tellement spécifique qu'il ne faut pas rêver, la France n'arrivera pas à améliorer de façon significative et pérenne son niveau sans faire une véritable révolution en la matière : il faut enfin se rendre compte qu'on ne peut pas enseigner une langue donnée sans un enseignant spécialisé dans cette langue ou un enseignant de langue dont c'est la langue maternelle. Bref, les instituteurs ne devraient plus être profs de langue vivante et il faut recruter des enseignants spécialisés. Ah oui, certes cela a un coût, tant organisationnel que financier. Maintenant, ce coût est un investissement, un vrai. Il faut arrêter de considérer les Maîtres des Ecoles comme des moutons à cinq pattes. Qu'ils soient capables d'enseigner à nos enfants le français, les maths, la géo, l'histoire, le dessin et tant d'autres choses pour une seule personne tient déjà du miracle. Le caractère ultra-spécifique des langues nécessite de reconnaître les limites de l'omniscience et omnipotence des Maîtres.

Il faut ensuite systématiser les groupes de niveaux. A deux conditions impératives : tout d'abord les bas niveaux ne doivent pas avoir systématiquement les plus mauvais enseignants, et ensuite la présence d'un élève dans un groupe donné ne doit pas être gravée dans le marbre au cours de l'année scolaire. Il faut pouvoir changer d'enseignant, et changer les élèves de groupe en fonction de leur niveau courant.

Enfin la carotte ne servira à rien si elle n'est doublée du baton : il faut relever sérieusement les coefficients des langues dans tous les examens et concours nationaux.

Evidemment, la meilleure des immersions reste le séjour scolaire linguistique... Mais si l'Union Européenne a Erasmus pour les étudiants, elle n'a guère de proposition à l'échelle de l'Union pour les collègiens et lycéens, en particulier ceux dont les familles ne peuvent payer un tel séjour. Peut-être est-il temps pour la France - particulièrement intéressée - d'être force de proposition en la matière ?

Pour finir, je souhaiterais commenter un graphique publié par Le Monde qui donne les scores TOELF 2006/2007 pour différents pays. Un graphique totalement inutile car incomplet. En haut du graphique, très haut-dessus des autres, les Pays-Bas, le Danemark, l'Allemagne, la Norvège et la Suéde. Donc des pays germaniques dont la langue et l'anglais partagent des racines et similitudes indéniables, 4 langues sur 5 dont le nombre mondial de locuteurs est très faible, 4 pays sur 5 ne doublant jamais la télévision ou le cinéma. En Suède, une caissière de supermarché d'un bled paumé parle BBC English ! La Grèce est listée juste en-dessous de la Suède et là, je pouffe. En effet, le graphique donne le score moyen au TOEFL mais ne donne pas le nombre de TOEFL passés ou le rapport per capita dans la population totale, heureusement... L'Italie est dans ce graphique avant-dernière juste devant le Japon mais cela oublie aisément que l'élite du pays est souvent trilingue italien-français-anglais (voire quadrilingue en ajoutant l'allemand), et avec un niveau de français à faire palir nos compatriotes en général infoutus de compter jusqu'à dix dans la langue de Dante... Le Japon est dernier du graphique mais toute personne qui a voyagé au Japon sait que le problème n'est parfois (souvent) pas de trouver quelqu'un qui parle bien anglais mais de trouver quelqu'un qui parle anglais tout court, même quelques mots... Ce graphique ne sert à rien sans la donnée de l'écart-type, du nombre de TOEFLs passés, et du rapport per capita que cela représente. La France ? Un des rares pays qui a mis vingt ans a télédiffuser la série phare de la BBC Black Adder parce qu'il fallait la doubler (oui, je sais Arte l'a diffusé en VOST en un peu moins de 20 ans) !

La qualité de la pratique des langues n'est presque pas un problème pratique, elle est surtout un problème politique. Il faut changer de point de vue, et ce changement impose d'abord la prise en compte de la position de la France et du français dans le monde du 21ème siècle. Le pays ne marquera pas de spectaculaire changement des ses compétences linguistiques sans une reconnaissance préalable par nos dirigeants de la perte par le français de son statut antérieur de lingua franca. Et j'ai bien peur que cela soit inacceptable pour nombre de ceux qui nous dirigent. Une fois que cela sera fait, il faudra accepter le fait qu'une langue vivante n'est pas une matière enseignable comme une autre. Dans un pays jacobin et dogmatique comme le nôtre, tout cela n'est pas gagné d'avance.