Je vais encore passer pour un emmerdeur. Si, si... Aucune importance. Ce blog n'est pas ici pour vous informer, il existe depuis le premier jour en tant que « journal intime pas intime », c'est-à-dire un défouloir où j'écris ce qui me passe par la tête. Vous passez vos pauses quotidiennes à la machine à café ? Je les passe à écrire.

Aujourd'hui, il me faut déconstruire un peu, pas beaucoup mais un peu quand même, l'image de quelqu'un que les média ont appelé « le nouveau gourou du Web », « un des plus grands visionnaires de l'Internet », un des principaux « innovateurs de moins de 35 ans » selon le MIT. Qu'il sache que je n'ai rien, rien du tout contre lui, qu'il n'est dans cet article que le vecteur du message que je veux porter parce qu'il se retrouve, une fois de plus, sous les feux des projecteurs sur le sujet.

Nous allons donc passer quelques instants à parler de Tariq Krim. Un type délicieux et que je respecte, vraiment et sans ironie aucune, dont la voix calme et rassurante véhicule ses messages à la perfection. Un gars qui présente bien et sait se sentir à l'aise dans tout environnement, ou sait faire comme si. Bref, le gendre idéal.. Il a plu et continue à plaire à tous, les entrepreneurs comme les politiques. De gauche comme de droite. Il a été courtisé par tous et les a un peu courtisé en retour, rien que de bien normal. Et le pouvoir politique aujourd'hui en place lui a demandé d'établir un « talent mapping », en bon français bien de chez nous. Dans les dépèches d'agence, cela semblait aussi saugrenu que le « cloud à la française » dont j'ai parlé ici une fois ou deux (sic) mais je suis tout à fait sûr que Tariq va remonter le niveau.

Tariq est un type très doué et très sympa. Et j'aimerais bien avoir son calme apparent permanent, sa faconde douce et polie. Sincèrement. Ceci dit, je suis un ingénieur et un entrepreneur. Un spécialiste de la standardisation. Et je vais donc analyser les deux success stories de Tariq via ce que je sais faire de mieux, la technique, parce que sans le produit il n'y a rien que de la masturbation intellectuelle. Pour les mal-comprenant parmi mes lecteurs, cela signifie que quand une boîte de software va mal, on commence par virer ou changer les équipes vente, stratégie et marketing mais on ne touche à l'équipe technique surtout qu'en dernier ressort. Le contraire de ce que l'on fait en général en France...

Tariq est donc connu, et mondialement connu, principalement pour trois choses : Netvibes tout d'abord, JoliOS ensuite et ses interventions publiques enfin. Revenons donc sur les deux premiers, voulez-vous.

Netvibes a été lancé en septembre 2005 et a fait rapidement le buzz. Plus connu outre-Atlantique qu'ici en France, Netvibes est en très gros une page d'accueil ultra-personnalisable. À la fois votre lecteur RSS et votre hébergeur d'applications basées sur HTML. Après des moments assez difficiles en mai 2008 et le départ de Tariq de sa société, Netvibes a finalement annoncé avoir atteint la rentabilité début 2010. Début 2012, Dassault Systèmes annonçait son acquisition pour un montant de $26M. Le seed funding (1er mars 2006) était de $1M et le Series A funding de $15M (1er août 2006). En 2002, un jeune gars était passé me voir chez Netscape et m'avait fait une démo d'un concept qui y ressemblait étrangement. Déjà...

Alors que le mot « widget » était sur toutes les lèvres à cause du Dashboard d'Apple, de Netvibes, de Konfabulator et d'autres, je rencontrais Tariq à la faveur d'un raout même pas de geeks (j'étais en costume-cravate, c'est vous dire...) et lui demandait pourquoi, alors que Netvibes était en forte croissance et que ses widgets rencontraient le succès, il ne fonçait pas dans la standardisation sur le sujet pour profiter du First Mover's advantage. La réponse fut en gros « trop compliqué, trop pénible, pas le temps, trop cher, bah, à quoi bon ». Des arguments que j'ai entendu dix, cent, mille fois en France. On m'a confirmé au W3C avoir souvent entrepris Netvibes sur le sujet, sans succès. Netvibes a donc fini avec sa propre structure, ses propres API. Malgré une compatibilité intéressante avec les autres systèmes de widgets, Netvibes est resté un isolat, un nom complètement absent de la standardisation et ne faisant finalement qu'encapsuler le Web et le présenter sur une page. Bon, c'est sympa une page ultra-personnalisable et même programmable mais comme dit mon fils aîné, ça va pas changer la face du monde hein papa...

Après Netvibes, Tariq a lancé en 2009 un superbe projet, JoliCloud et son JoliOS. Cela a bougé vite, voire très vite. Les premiers tweets, les premières copies d'écran, les premiers concepts basés sur html étaient vachement intéressants. Impressionnants même. Nous sommes nombreux à avoir fait « wow ». Mais force est d'avouer que nous avons été tout aussi nombreux à dire « je ne comprends absolument pas le business model s'il s'arrête là ».

JoliOS c'est donc un « système d'exploitation » basé sur le navigateur. C'est une toute petite équipe, qui utilise force logiciels libres et Open Source et les agrège, les intègre, et cela ressemble en fait très fort à une page personnalisable sous stéroïdes, évidemment. Super-simple à utiliser et surtout à installer sur une très grande variété de plate-formes, JoliOS aurait pu dépoter. JoliCloud ciblait les netbooks, ces micro-laptops qui sont en train de disparaître de notre paysage aussi vite qu'ils y sont apparus. Au même moment, les WebOS et autres browser-based OSes faisaient également le buzz. Oui, JoliOS aurait pu dépoter. Mais n'a pas dépoté. Et JoliCloud vient de se repositionner récemment et redevient... une page d'accueil personnalisable. Comme un air de déjà vu.

Au même moment, Firefox OS reste pratiquement le dernier browser-based OS. Sur exactement le même créneau que JoliOS, Firefox OS tient bien la route et continue à la tenir bien pour l'instant. Alors quelle est la différence ? Pourquoi JoliOS est-il désormais le second onglet sur le site de JoliCloud et pourquoi personne, absolument personne, dans mes connaissances de ce côté de l'Atlantique ou de l'autre ne s'en sert ?

  • Firefox OS a focalisé non pas sur un marché émergent (les netbooks, des bidules rachitiques à écran riquiqui) mais sur un marché existant (les mobiles) ; personne ne parirait un kopek sur un tel marché vu la difficulté à y entrer sur le secteur de l'OS. Mais ce n'est pas le genre de détail qui a jamais freiné Mozilla...
  • Firefox OS est un produit d'ingénieur et uniquement d'ingénieur, comme Firefox à ses débuts.
  • Firefox OS ne se limite pas à utiliser le navigateur. Il étend le navigateur. Il y ajoute des couches, des fonctions. Il fait descendre le navigateur jusqu'au hardware, jusqu'aux fonctions élementaires du matériel. Firefox OS n'est pas qu'un produit se limitant à de la présentation Web au-dessus d'une intégration logicielle. Firefox OS c'est aussi et surtout du développement logiciel couches relativement basses. Sans ce développement, Firefox OS ne serait finalement qu'un navigateur retaillé pour fonctionner sur les mobile devices.
  • les ingénieurs qui bossent sur Firefox OS basculent toutes les API qu'ils développent en standardisation au W3C et ce sont ces développeurs eux-même qui vont tailler le bout de gras au W3C et défendre leurs spécifications et implémentations.
  • tout cela fait que le futur du Web en général et de html en particulier va beaucoup, beaucoup, BEAUCOUP plus loin que la vision que l'on en avait il y a seulement 3 ans. Et que Firefox OS tient clairement la corde sur le sujet.

Parce que Firefox OS ne se base pas que sur le navigateur mais surtout sur l'extension du navigateur au device, Firefox OS n'a pas besoin d'un marché matériel game-changing. Le game-changer, c'est Firefox OS justement. C'est Firefox OS qui permet aux « telcos » de diminuer le coût total de leurs téléphones tout en offrant des fonctionnalités modernes de smartphone. C'est Firefox OS qui permet de ne pas avoir une petite communauté d'experts du développement logiciel pour ses « apps » mais au contraire l'immense foule des développeurs Web.

Netvibes et JoliOS ont tous les deux manqué de développement noyau et de standardisation. Sans développement noyau, sans technologie pure et dure, pas de réelle différenciation possible, pas de garantie de distanciation des challengers, pas d'adaptation aisée aux évolutions matérielles. Et sans standardisation, soit on devient des suiveurs, soit on reste un isolat. Alors oui, ça coûte. Un peu. Parfois pas mal. Mais si Kozea à Lyon peut envoyer Simon Sapin au W3C CSS Working Group pour en tirer un avantage concurrentiel, Netvibes aurait pu, aurait du envoyer quelqu'un au Web Applications WG et JoliCloud quelqu'un au Device APIs WG, non ?

Alors tout cela pour arriver à quoi ? Tout cela pour expliquer qu'inventer Kickstarter, c'est très bien. Kickstarter en soi, c'est très très mais alors vraiment très bien et je suis très sérieux en l'écrivant. Mais c'est un one-shot. En terme de produit, c'est un produit client des technologies. Ce qui est beaucoup mieux, c'est d'inventer et standardiser les technologies qui permettent de développer Kickstarter, parce que ça, ça ne développpe pas un produit mais un écosystème de produits. C'est ce qui crée de la vraie valeur industrielle pérenne. Les services sont des clients de cette couche-là et il faut donc d'abord développer cette couche-là.

Les plans du gouvernement en matière de stimulation de l'innovations dans mon domaine de prédilection me semblent d'un conformisme éculé. On va faire un quartier numérique « près de la Zac Paris Rive gauche et, à terme, (...) vers Ivry, Evry et, pourquoi pas, la Seine-Saint-Denis ». Et pourquoi pas La Courtine dans la Creuse pendant qu'on y est ? On serait loin des Universités, des Grandes Écoles et des labos mais il y aurait plein de cèpes chaque automne !!! On va également mener des réflexions. Super. On attend tous ça avec impatience, hein.

Revenons sur Terre voulez-vous... Il faut en urgence déterminer comment les étudiants français du numérique peuvent trouver chaussure - entendez "employeur" - à leur pied sans s'expatrier ; comment restaurer la confiance des étudiants dans une filière métier qui a vu en France son taux de chômage littéralement exploser au cours des trois dernière années ; comment arrêter de confondre sites Web de e-commerce et technologies créatrices d'écosystèmes et donc de valeur ; comment détecter et faire émerger des technologies qui auraient du être détectées et valorisées mais qui crèvent sous forme de rapport dont tout le monde se fout sous une couche de poussière et au fond d'un placard ; comment faire entrer les entreprises françaises dans la standardisation internationale au lieu de rester les suiveurs de l'Asie et des USA. Il y a des solutions, j'en ai même une, j'en ai déjà parlé ici. Il faut juste un peu de culot, un peu d'innovation, un peu de volonté. Un peu de pognon aussi mais en fait pas grand'chose. Il faut perturber le landernau, et c'est toujours ça le principal. On peut y arriver, et y arriver vite.

Rappelons-le, le Logiciel est le seul domaine industriel dans lequel on peut se lancer avec 500€. On a besoin d'une chaise pour poser son auguste fessier, une table pour poser sa bécane, et une bécane même pas une bête de course et une connectivité qu'on a déjà sinon on ne serait pas informaticien. Il faut aussi un cerveau en état de marche mais ça, c'est pour l'instant encore gratuit... Profitons-en !