Vu le nombre de conneries que la presse française, papier ou en ligne, est capable de sortir au quotidien, je ne devrais franchement plus être choqué par grand'chose. Pourtant hier, un article a réussi l'exploit de me faire sortir de mes gonds, et je me suis retrouvé à jurer tout seul à voix haute dans mon bureau et user de quelques beaux noms d'oiseaux...

Selon La Tribune d'avant-hier, le capital-risque milite donc pour un statut de super-JEI. Les GZs, Gentils Zinvestisseurs, pleurent toutes les larmes de leur corps parce que le pognon de nos épargnes et de nos assurances-vies n'est pas assez mobilisable par eux et les ZGs, les Zentrepreneurs Gagnants. Il faudrait que l'État fasse ceci, qu'il impose cela, qu'il double telle aide.

(disclaimer: mon entreprise, Disruptive Innovations, a eu le statut JEI)

Les pauvres chéris. Ah, les beaux chantres du libéralisme qui viennent pleurer dans le giron de l'État quand c'est la saison des feuilles mortes. Les mots forts sortent vite : « inacceptable », « l'État devrait imposer que... ». Ben tiens.

Soyons clairs, le statut JEI est de mon point de vue presqu'une distortion de concurrence. J'en ai bénéficié parce que je ne vois pas au nom de quoi je devrais refuser une aide légale. Cette aide m'a bien aidé, je le reconnais volontiers. Mais je dois absolument équilibrer cela par les points suivants :

  • je ne vois aucunement en quoi le type que je connais qui a repris une entreprise de jardinage et fait vivre une vingtaine de salariés et leurs familles est moins risqueur que moi. ll faut des sacrées tripes pour s'être lancé là-dedans, faire ce qu'il a fait, et la recherche de prêts bancaires est autrement plus compliquée dans son cas que dans celui d'une boîte high-tech.
  • le statut JEI ratisse assez large, et pas seulement dans la recherche fondamentale. On peut y faire passer pas mal de choses mais bon pas dans n'importe quel domaine. Je ne vois aucunement pourquoi mon entreprise a bénéficié d'aides type JEI alors que la boîte de ce type que je connais et qui vends des luminaires spéciaux mais qui ne fait pas de R&D n'a pas pu en bénéficier. Sa boîte était moins risquée que la mienne ? Elle donne moins de boulot à ses employés ? Elle crée moins de valeur ? Non, rien de tout ça.
  • je ne vois aucunement de quoi se plaint le capital-risque en France. Pour la plupart et à quelques exceptions près bien connues du landernau, ils sont extrêmement frileux avec la technologie (dans le numérique) et ont essentiellement suivi ces dernières années des sites Web, c'est-à-dire des usages des technologies et non des technologies. Comparé à ce qui se passe en Belgique ou aux Pays-Bas, la France est d'abord un pays de capital-pas-de-risque et ensuite un pays de je-ne-comprends-rien-à-la-technique-et-je-m'en-fous. Au contraire, débarquez chez un investisseur outre-Quiévrain, outre-Manche ou évidemment outre-Atlantique et vous aurez la certitude que votre projet sera aussi évalué du point de vue technologie. Si votre techno est vue comme prometteuse mais que vous n'avez pas les reins d'un CEO, on vous proposera de vous en fournir un. Mais on vous évaluera correctement, avec aussi un oeil technologique. Pas en France. Et je parle par expérience.
  • les Zentrepreneurs Gagnants me consternent trop souvent, comme dans le cas de cet article de La Tribune et de l'affaire des « Pigeons » : ah ça on veut bien des aides JEI, du pognon de l'épargne ou de l'ISF, on demande à l'État d'intervenir mais quand il s'agit de rendre à la collectivité par la taxation sur la plus-value, ça crie à la « pigeonnerie ». Lamentable. Honteux. Déplorable. Que les détenteurs d'une entreprise qui n'a jamais bénéficié d'aides publiques ne soient pas chargés à fond lors de la cession, soit. Aucun problème. Mais quand on ramasse la moindre miette, qu'en plus on demande des tranches de brioche supplémentaire et qu'on refuse ensuite de partager sa propre brioche, il y a des limites à l'audible.

Le jour où un type qui lance son entreprise d'ébénisterie sur bois précieux des hauts-plateaux du Filekistan aura des exonérations de charges patronales équivalentes à celles d'une entreprise sous statut JEI, on reparlera des GZs, des ZGs, et de leurs exigences. En attendant, disons-le, elles sont assez indécentes.