J'ai de plus en plus le sentiment que notre République vit un drôle de moment, presqu'une rupture. Non plus un État mais un état. Et le problème est que c'est plutôt un état de déliquescence. Laissez-moi vous expliquer :

L'UMP est l'ombre de ce qu'elle a été. Une ruine. Le silence d'un grand cacique comme Alain Juppé en dit plus long que tous les discours. La guerre des Chefs a laissé des traces indélébiles sur sa structure, faible et instable. Son Grand Leader a totalement foiré sa campagne de réélection, en tentant sans succès de gagner des électeurs sur sa droite, en en perdant par là même sur son centre et ses électeurs historiques et sans gagner une seule voix vers sa gauche. Ses finances sont en coma dépassé, alors que tout le monde savait lors de la campagne présidentielle que son candidat brûlait l'argent à un rythme bien trop soutenu, alors que le candidat de gauche avait du avant même la fin de campagne appuyer sur le frein assez fort pour ne pas dépasser les limites de financement ouvrant droit à remboursement. Mais où sont donc passés les Juppé, les Karoutchi ? Où est donc le nouveau Pasqua qui prendra un branque en main et en sous-marin total en refera un candidat gagnant ? Où est le nouveau Madelin ? Les piliers du parti sont le plus souvent silencieux ou inaudibles, tandis que les roquets que les français avaient de plus en plus de mal à laisser aboyer pour ne rien dire continuent à faire la seule chose qu'ils savent faire : aboyer pour ne rien dire. La différence entre 2011 et 2013 est que la presse et les français leur répondent désormais « coucouche panier » alors que c'était eux avant qui disaient « coucouche panier » à la presse et surtout aux français. La relève n'est pas prête, aucun nouveau leader ne séduit vraiment et n’apparaît comme « naturel ». Les réponses du parti au gouvernement et à la majorité se limitent le plus souvent à « cela, c'est pas bien » au lieu de « ceci, ça serait mieux ». Le vide intersidéral, la désintégration totale. Sur cette ruine, le danger guette. Buisson et ses émules - et ils sont nombreux et implantés façon noyautage - ont lâché des nouveaux petits loups décomplexés, proches des extrêmes et dévorant d'ambition. Ils tirent lentement mais sûrement ce qu'il reste du parti encore plus vers la droite, vers une stratégie à la Marine Le Pen. Ils feraient bien de se rappeler qu'historiquement, l'UMP et ses prédécesseurs n'ont jamais aimé les tentatives de prise de pouvoir par les quadras, ceux-ci finissant en général littéralement cloués au pilori, voire en taule...

Le FN est à la croisée des chemins. Il n'a pas (encore ?) changé de nom pour s'appeler Bleu Marine mais l'envie est là et elle est significative de l'état du FN. Malgré ses victoires locales, le FN reste « Le Pen SA » et nul n'a de visibilité dans le parti s'il ou elle ne s'appelle pas Le Pen ou n'est marié à une Le Pen. Un parti qui a les prétentions du FN ne peut pas marcher comme cela. Quant aux propositions du FN, elles ne font comme d'habitude qu'écorner en brun la surface des problèmes quotidiens sans jamais proposer quoi que ce soit de viable ou même d'intelligent sur le plan économique. Le FN reste un parti profondément anti-parlementariste qui a décidé de temporairement cacher le coup de poing. Seuls les cons sont dupes. Les cons étant légions, le FN fait des scores... Mais ne nous trompons pas : si les jeunes loups Buissonistes sont à l'UMP, c'est qu'ils considérent que le FN ne sera jamais une alternative.  Le FN va continuer a piquer des voix à cause de la déconfiture de l'UMP et de la déception engendrée par le PS, mais globalement le FN est au maximum de ses capacités et à son niveau de Peter. Au-delà, son incompétence politique et économique va devenir bloquante.

Le Centre navigue à vue et loue une cabine téléphonique pour ses réunions plénières. L'ex-homme providentiel François Bayrou en est réduit à devoir s'afficher aux États Généraux du Christianisme de Lyon avec des seconds ou tierces couteaux politiques pour que l'on parle de lui dans la presse. Une descente aux enfers hallucinante pour le troisième homme de 2007. Hervé Morin a disparu dans la cuisine qu'il nous présentait en vidéo, après avoir soutenu Nicolas Sarkozy sur qui il avait tant tapé comme un dingue pendant deux ans. Borloo fait comme d'habitude du Borloo, c'est-à-dire n'importe quoi du moment qu'il existe et qu'il est chef de quelque chose. L'UDI, non mais franchement l'UDI...

Je suis tenté de dire un mot, une phrase, au moins une ligne des soi-disant Chrétiens-Démocrates et en particulier de Christine Boutin mais finalement c'est impossible puisqu'elle vient de saborder son propre parti en le quittant à la plus grande stupéfaction - au plus grand choc peut-on carrément dire - des ses membres et militants. Tout le monde ils sont partis, personne ils sont plus là. Parlons donc de Boutin... Elle raconte absolument n'importe quoi depuis des années, enterrant sous des tombereaux de paroles et de tweets tous plus cons les uns que les autres les quelques bonnes idées politiques qu'elle a pu exprimer, de temps à autre, parfois. Je n'oublie pas sa consternante déclaration de 2006 suggérant que Bush pourrait être à l'origine des attentats du 11 Septembre ou la « bombe atomique » qu'elle devait faire exploser sur Sarkozy.

Les écologistes, c'est encore pire. Je dois leur reconnaître une constance touchante : depuis Brice Lalonde en 1981 ou la moumoute Waechterienne de 1988 et malgré tous leurs succès ou insuccès locaux, ils s'écroulent presque toujours lors de l'élection présidentielle, raflent un peu lors des législatives qui suivent, et font chier tout le monde après. La dernière élection présidentielle fut de ce point de vue paroxystique : après avoir jeté des œufs sur le seul candidat qui aurait pu leur éviter le désastre (Hulot) mais qui n'est pas un politique, les écologistes investissent quelqu'un détesté par tous les politiciens de tous bords confondus. Sa campagne démarre en trombe, avec des déclarations totalement désastreuses dès les premiers jours, et les écolos font comme d'habitude un score non pas mauvais mais minable. La queue entre les jambes, ils reviennent lécher les pieds des socialistes pour les législatives, socialistes en position de force qui ont la délicatesse ne pas complètement les envoyer se faire voir. Les discussions, qui furent parait-il houleuses, leur accordent une vingtaine de circonscriptions gagnables et une quarantaine plus difficiles. Résultat : 18 députés, soit 3,11% de l'Assemblée Nationale à rapporter aux 2,31% de leur candidate à la présidentielle. Depuis cette date, on se demande franchement si les écologistes, qui ont rejoint le gouvernement, font partie de la majorité. Ils tapent sur tout ce qui bouge, surtout si c'est socialiste, en réclamant une représentativité qui correspondrait plus à 20% qu'aux 3,11% précités. Jean-Vincent Placé, l'écolo le plus visible quand Cécile Duflot ne pleure pas dans l'hémicycle, est pathétique tellement il est tonton flingueur. Alors qu'ils disent avoir tant à apporter, je n'entends rien, désespérément rien de crédible, de tangible, de sérieux chez les écologistes français. De ce point de vue, Cohn-Bendit a parfaitement raison : ils sont à côté de la plaque.

Il me faut malheureusement parler également du Front de Gauche... Aaaaah, le Front de Gauche. L'instrument de la vengeance personnelle de Mélenchon. Mélenchon est un type extrêmement brillant. Remarquablement intelligent, hyper-cultivé, pas la langue dans sa poche, le type a du talent et pas que du talent de communication. Au PS on l'avait bien compris et on l'a placardisé d'urgence avant qu'il ne prenne trop de place et gêne les éléphants. Mélenchon s'en est donc allé et a constitué une alliance assez bizarre avec le PC. Je ne comprendrai jamais ce que Martine Billard est allée faire dans une telle galère... Depuis la campagne pour l'élection de 2012, Mélenchon a mangé du Topset et applique avec une force dingue une stratégie totalement destructrice. Il la croit destructrice pour le PS, elle ne l'est que pour le Front de Gauche. Il mène sa vendetta, quoi... Seul point notable de succès pour le FG et son composant le PCF : le score des présidentielles assure une santé financière assez indécente en comparaison des années de vaches maigres passées...

L'extrême-gauche est atomisée depuis que Besancenot a passé la main et qu'avant cela Laguiller s'était grillée en refusant d'appeler à voter Chirac contre Le Pen en 2002. Personne n'a vraiment oublié. Le NPA et Lutte Ouvrière me font pratiquement regretter le Parti de la Loi Naturelle et son célèbre dirigeant Benoît Frappé (si, si..) : au moins eux, avec leur vol yogique, ils rassemblaient la France entière. Certes, dans l'éclat de rire, mais tout de même...

Puisqu'on vient d'évoquer le PS, passons donc enfin au PS et de là évidemment au Gouvernement et à la Présidence. Il me faut revenir à la primaire PS pour les présidentielles. Elle fait suite à l'affaire DSK de New York qui aurait parfaitement pu faire exploser le PS en plein vol. Martine Aubry, qu'on aime ou pas, foire sa primaire mais réussit au moins une chose : le parti est uni derrière son candidat, personne ne moufte, elle a shooté dans tous les mollets qui dépassaient et se range comme un seul homme derrière le vainqueur des primaires après sa propre défaite. Même Tata Ségo se comporte plus que dignement pendant cette campagne. Fabius et ses sbires ont ravalé la « fraise des bois », le « monsieur petites blagues » et même le « Guimauve le Conquérant ». François Hollande mène bien sa campagne sans faire quelque chose de grandiose et remporte comme vous le savez l'élection autant parce qu'il n'a pas été mauvais que parce que Sarkozy a été très mauvais et que la France n'en peut plus de lui. Après la victoire, les mains libres offertes par la self-poubellisation des écologistes et le gain des législatives ouvraient un boulevard énorme au PS et au gouvernement. On a donc commencé par nommer le brillant Harlem Désir à la tête du PS... Un ectoplasme de la magnitude de Catherine Ashton ! Quand je pense que Montebourg appelait Hollande « flanby », avec Harlem Désir on peut passer directement à « faisselle » : ça n'a pas beaucoup de saveur, faut le retourner pour le démouler, et ça nage dans le petit lait ! C'est simple, personne n'entend quoi que ce soit venir du PS depuis l'élection présidentielle. On entend des membres du PS mais plus le PS. Éteint, aux abonnés absents.

Le Gouvernement, ce n'est pas beaucoup mieux... Des couacs en série qui ont fini par le débarquement de Batho du bateau (pas pu résister, désolé). Bon, Batho n'avait absolument pas mérité cela, le message était pour Montebourg et tout le monde le sait parfaitement. Si on a moins de vrais branquignols dans ce gouvernement que dans les gouvernements Sarkozy, ça manque de cohésion et passablement de compétences. Tout le monde a le sentiment que le boulevard ouvert par les élections n'a pas été utilisé sauf pour le Mariage Pour Tous. Que les réformes de fond ne sont pas venues. Le sentiment est légitime. Où est la réforme fiscale fondamentale dont nous avons besoin depuis 30 ans ? Où est le grand plan d'émergence de nouvelles industries qui est la seule possibilité non-structurelle de nous sortir de la crise ? Même si je suis un bon observateur des politiques et que je sais parfaitement que l'action du gouvernement ne se résume pas à quelques coups, tout cela reste en surface, égratigne les problèmes sans les prendre vraiment à bras-le-corps. Ça ne fait pas fouillis, ça c'était sous Sarkozy, ça fait lent malgré quelques indéniables améliorations par rapport au quinquennat précédent.

Finissons par la Présidence Hollande. Soyons clairs, la première année est méchamment foirée. On est assez loin des attentes, des aspirations à un changement de braquet. Il fallait utiliser les deux larges victoires de 2012 pour mettre immédiatement le turbo, lancer les grandes réformes de fond dans la foulée, dès l'été 2012 et foncer. C'est trop tard. L'affaire du tweet de la compagne du Président est un boulet qui se payera cher, la pauvre Tata Ségo n'avait vraiment pas mérité ça. Quant à l'affaire Cahuzac, elle n'a pas fini de pourrir le mandat du Président. Depuis le premier jour, François Hollande est toujours sous la pluie, un micro-climat s'est installé rue du Faubourg Saint-Honoré et ne le lâche pas. Il aurait grand intérêt à changer de gouvernement mais avec qui ? Le PS, dans son insondable silence, n'a personne à proposer en remplacement ou presque. Sauf miracle, c'est-à-dire une sortie structurelle de crise avant 2017 qui ferait oublier leurs rancœurs aux électeurs, il faut se préparer à une nouvelle alternance en 2017.