Suite à un tweet d'Aymeril Hoang, je viens de lire le billet de Nicolas Colin intitulé « L’industrie du taxi à la frontière de l’innovation ». Un paragraphe m'a méchamment fait tiquer :

Une fois qu’une position a été prise par une entreprise américaine, il n’y a plus de rattrapage possible par une entreprise d’un autre pays. Il est impossible de créer un Google français, de même qu’il est impossible de développer DailyMotion face à YouTube ou de faire prospérer une activité de vente en ligne face à Amazon. Sauf à ce que l’entreprise dominante s’endorme sur ses lauriers (= MySpace défait par Facebook), il n’est plus possible de partir à l’assaut d’une filière une fois que sa transformation numérique est achevée.

Il se trouve que je ne suis pas d'accord du tout et que ce point de vue est un des plus grands regrets personnels de ma carrière. En 1992-1994, j'étais l'auteur d'un des tous premiers agents de messagerie MIME (RFC 1341 à l'époque). Pour les incultes technologiques, MIME est ce qui vous permet d'avoir des pièces jointes dans vos messages, des jeux de caractères différents d'ASCII et pas mal d'autres choses encore. MIME est aussi bien reconnaissable dans les bases du protocole HTTP. Mon outil avait pas mal d'usagers dans le monde, une communauté s'était forgée autour, et faire de ce projet un produit me tentait. Un de mes meilleurs amis (caskaboulons qui se reconnaîtra) m'a alors présenté son père, industriel du logiciel. Celui-ci m'a écouté, attentivement, m'a demandé mon âge, m'a questionné sur mon projet. La réponse, définitive, m'a laminé : « laissez tomber, vous êtes trop jeune et vous lancer face à Microsoft est impossible, vous n'avez aucune chance depuis que Microsoft a décidé de se lancer dans le courrier électronique ». Connement, je l'ai écouté. Je le regrette encore, un million de fois, et je le regretterai toujours.

Cette opinion dictée par les études de marché et la bien-pensance (si vous me permettez ce néologisme) détruit stupidement de la valeur. Aurait-il fallu ne jamais lancer Apache à cause de la domination de Microsoft IIS qui pourtant introduisait de nouvelles fonctionnalités à chaque version ? Aurait-il fallu ne jamais croire en Firefox à cause de la domination mondiale d'Internet Explorer qui certes s'endormait un peu sur ses lauriers ? Aurait-il fallu ne jamais lancer Google à cause de la domination d'Altavista ? Aurait-il fallu faire une croix sur Qt parce que wxWidgets dominait le marché ? Non, je n'y crois pas.

Je crois en deux choses. Tout d'abord une réponse faite par Steve Jobs il y a très, très longtemps, à un journaliste qui l'interrogeait sur le fait qu'Apple ne représentait toujours que 4 ou 5% au plus des parts du marché du PC... Il avait répondu qu'il n'y avait pas besoin d'être le premier pour être un succès. Ensuite, je crois en une chose que Chris Hofmann de Mozilla m'avait dite à Barcelone, lors d'une réunion de mozilliens : si Mozilla avait du faire une étude de marché ou appliquer quelque méthode « habituelle » que ce soit pour lancer Firefox, jamais cela ne serait arrivé ; à la place, ils se sont servis de leur pif et se sont lancés.

Il faut avoir foi en les éléments suivants:

  1. L'innovation perturbatrice. Il est parfaitement possible dans le Logiciel, même pour une toute petite équipe opérant depuis un garage, de donner des coups de boutoir inimaginables à une grande entreprise établie et dominante parce que tout grande entreprise sera toujours plus lourde, moins agile, moins réactive que la petite équipe organisée en commando.
  2. La prise de risque. Si on ne se lançait que lorsque les risques sont nuls, on ne se lancerait jamais.
  3. L'intuition. Les études de marché sur des choses nouvelles et perturbatrices sont difficiles voire impossible à réaliser. J'ai appris depuis bien longtemps qu'il est totalement illusoire de demander aux usagers s'ils apprécient ou vont apprécier une rupture technologique. S'il avait fallu écouter les études de marché, les SMS n'existeraient pas.
  4. La versatilité du marché. Les usagers, même Corporate, sont et restent versatiles. Ils sont constamment à la recherche de la nouveauté, soit par mode, soit par recherche de qualité/modernité, soit par lente désaffection.

Il a mon avis donc parfaitement possible d'attaquer une entreprise américaine dominante sur son marché même après la fin de sa transformation numérique. Il faut le faire en mode commando, en profitant de chaque faille, en trouvant de nouveaux paradigmes, sans écouter les oiseaux de mauvais augure.

Mise à jour: « Don't try to be pioneer if you're relying on market research studies ».