Depuis mercredi matin, j'ai les larmes aux yeux toutes les dix minutes, ça fait dix ans que cela ne m'est pas arrivé. J'ai du mal à me concentrer sur le travail, à m'imposer un rythme. J'ai grandi avec Reiser, Cavanna, Choron, Wolinski et Cabu qui ont forgé mon premier esprit critique d'ado. J'ajoute à cette liste Coluche et Desproges. Le simple fait que certains (pas mes parents) aient pu, à l'époque, me dire « mais comment peux-tu lire ces horreurs ? » me renforçait dans ma détermination à lire ces gens. Tout d'abord parce que je n'y trouvais aucune horreur, justement. Ensuite parce qu'ils fustigeaient les cons, un de leurs rares points d'accord avec de Gaulle : vaste problème. Enfin parce qu'ils me faisaient beaucoup marrer.

Dur d'être aimé des cons

Ils sont morts et hurleraient de rire s'ils avaient pu apprendre qu'on a sonné le glas de Notre-Dame pour eux, ils en feraient une couverture ! J'imagine le curé s'envolant parce qu'il tient la corde du glas et le cercueil de Wolinski déclarant « waaaaah, on lui voit les couilles ! ». Et puis tout de même, se retrouver avec de Gaulle et Pompidou comme rare cause de sonnerie du glas, quelle ironie fabuleuse ! Comme m'a dit un copain qui se reconnaîtra, pas rancunier le curé... Ils se tiendraient aussi le bide en se payant leurs tronches s'ils apprenaient que tous ceux - et ils sont nombreux - qui avaient déclarés Charlie Hebdo « irresponsable » il y a quelques années sont aujourd'hui alignés dans une belle indignation. Enfin quoi, la République entière et même ses élus se levant pour quelques journaleux ou dessinateurs de miquets assassinés, certains étant des libertaires, alors que les politiques ont toujours eu - et ont souvent encore - la tentation de les museler ? Museler un journaliste, c'est aussi le tuer ; temporairement du moins. Je relis alors un de mes vieux billets et je crache à la gueule de la légion des hypocrites.

Il y a un poster "Je suis Charlie" sur la porte de ma maison parce que je suis fier que ma réputation d'emmerdeur qui ouvre toujours sa gueule quand il a quelque chose à dire soit un peu le fait de Charlie Hebdo ou de ses ancêtres. Mais non, je ne suis pas Charlie, parce que je n'aurais fort probablement pas eu le courage de me mettre (et les miens avec) ainsi face aux balles.

François Hollande s'en sort très, très, très bien. Lors des procès sur les caricatures en 2006, il soutenait à fond Charlie Hebdo, se déplaçant même au Palais. L'ancien grand mufti de Marseille, Soheib Bencheikh, absolument parfait, s'était déclaré opposé « à toute action en justice ou manifestation » contre la publication des caricatures au nom de « la liberté d'expression (...) sacrée ». Quant aux autres, relisez bien ce qu'ils disaient en 2012, c'est parfois bien plus ambigu. Seuls se démarquent François Fillon et Jean-Marc Ayrault qui avaient soutenu à fond, clairement et à haute voix, la liberté d'expression. Juppé par exemple parlait d'irresponsabilité ; étonnamment, il ne dit plus la même chose aujourd'hui, eh.

La première mention spéciale du jour va à Donald Trump, preuve vivante que l'argent ne peut pas tout acheter puisque sa fortune n'a pas réussi à lui acheter un cerveau. Il a déclaré que si les gens avaient des armes, ils auraient au moins eu une chance et qu'il était intéressant que cela se soit produit dans un des pays ayant une des plus fortes législations sur les armes.

La seconde va à Apple Inc., oui oui la firme à la pomme, dont la page Web du site français affiche un beau bandeau noir "Je suis Charlie" alors que l'Apple Store censure en permanence des écrits, des applications, impose aux développeurs des conditions bafouant la liberté d'entreprendre. Et ce matin encore. Vous croyez vraiment que Charlie Hebdo est disponible dans le kiosque à magazines d'Apple, hein ? Alors qu'Apple a censuré des dictionnaires parce que des mots contenus dedans ne lui plaisaient pas, comment osent-ils afficher l'esprit de Charlie ?

Ma suggestion à Apple France est simple :